ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & JAPPE

Érysichthon, ou la société qui se dévore elle-même

Anselm Jappe n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Comme pour le reste des sources rassemblées autour de la critique de la technique et du capital dans cette série, cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de diagnostic, repérée par la lecture.

La marchandise et l’argent, catégories du seul capitalisme

Les Aventures de la marchandise. Pour une critique de la valeur (2003) porte le programme du courant dit de la « critique de la valeur », fondé en Allemagne par Robert Kurz : relire Marx pour montrer que la marchandise, l’argent et le travail abstrait ne sont pas des catégories universelles de toute société humaine, mais des catégories propres au seul capitalisme, historiquement situées plutôt qu’éternelles. C’est une proximité de méthode frappante avec le livre de Juganville, qui prend le même soin : la cause formelle (la marchandise) et la cause finale (l’argent) n’y sont jamais présentées comme des catégories universelles de l’être, mais strictement réservées à la Production Totalisante — l’erreur inverse, l’extension indue de ces catégories à tout étant, étant précisément ce que le livre dénonce ailleurs à propos d’Aristote et de la métaphysique.

Érysichthon, le roi qui se dévora lui-même

La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction (2017) s’ouvre sur le mythe grec d’Érysichthon, ce roi frappé par les dieux d’une faim si dévorante qu’il finit, faute d’autre nourriture, par se dévorer lui-même. Jappe en fait la figure emblématique d’un capitalisme parvenu à sa crise terminale, dont la contradiction centrale — le remplacement du travail vivant, seule source de la valeur selon Marx, par une technologie toujours plus sophistiquée — le pousse à consumer sa propre substance. C’est un écho frappant avec ce qu’on a déjà relevé dans le livre de Juganville à propos du Système : « la logique totalisante détruit pour produire et produit pour détruire ». Le mythe d’Érysichthon donne à cette formule une image saisissante, presque littérale — une société qui, ayant épuisé ce qui l’entoure, se retourne contre elle-même.

Une source commune, déjà présente dans cette série

Le courant de la critique de la valeur se réclame, à travers Kurz, d’une lecture de Marx qui passe aussi par Adorno et Lukács — Adorno étant déjà présent dans cette série pour d’autres raisons, notamment son diagnostic de la raison instrumentale qui se retourne en désastre. Jappe referme ainsi, sur le terrain du capital, un cercle assez proche de celui qu’on a déjà tracé sur le terrain de la technique.

Une limite, malgré tout

Comme pour les autres sources rassemblées autour de la critique de la technique et du capital dans cette série, il faut noter que Jappe, aussi précis soit-il sur la dynamique autodestructrice de la valeur, ne s’appuie jamais sur une ontologie construite à partir de l’expérience ordinaire elle-même. Il reste sur le plan de la critique de l’économie politique, sans jamais déployer, comme le fait la première partie du livre de Juganville, une structure positive équivalente aux six sens d’être.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

→ Article suivant : Êtres & Postone