Propos recueillis par Claudio Legere
Votre livre s’intitule Introduction radicale à la philosophie. Mais j’ai cru comprendre que ce n’était pas votre choix ?
Effectivement, j’avais proposé « Êtres » à l’éditeur, mais on m’a répondu que ce serait bien de vendre quelques exemplaires quand même… J’avais aussi proposé « La composition du monde », ou encore « Être & devenir ». Au moins y a-t-il le terme « radical » dans celui de l’éditeur.
Le nom du blog n’est donc pas un hasard. Qu’est-ce que, selon vous, la philosophie ?
Je dirais, avec Arendt, que c’est une discipline de crève-la-faim résolus qui n’aspirent aucunement à la sagesse ni, a fortiori, à l’érudition, mais à la dissolution des doctrines dans un questionnement radical et archaïque.
Vous n’avez jamais expliqué ce choix original de n’inclure aucune note, aucune citation dans votre livre. D’où vient-il ?
C’est la lecture du Phénomène érotique de Marion qui m’a donné cette idée d’écrire sans notes ni références, pour aller aux choses mêmes. Mais ici ou là, les références n’ont pas disparu — elles apparaissent pour qui sait les lire. C’est un texte à double fond, pas un texte sans mémoire.
Vous citez souvent, dans nos échanges, un autre modèle : Walter Benjamin.
Oui, un modèle inverse et complémentaire : le rêve de Benjamin d’écrire un livre qui ne serait fait que de citations — le Passagenwerk, ce montage littéraire sans commentaire qui laisserait les fragments parler d’eux-mêmes. C’est en réalité ce qu’était ma thèse, achevée en 2010, avec ses quelque deux mille citations. Le livre publié fait le geste contraire : aucune citation apparente.
Il y a aussi une dimension plus polémique, du côté de Heidegger.
Heidegger se méfiait de l’appareillage technique érudit parce que les choses mêmes y disparaissent derrière un stock de références qu’on manipule et exploite plutôt que des textes qu’on pense vraiment.
Sur les sources les plus décisives. Si vous deviez n’en retenir que trois, lesquelles ?
Heidegger, Aristote, Marx — dans cet ordre, mais reliés entre eux. Heidegger renouvelle la question de l’être elle-même, et sa phénoménologie est une voie d’accès au monde grec, donc à Aristote. Il renouvelle aussi la question de l’homme grâce aux existentiaux, celle de la constitution de la métaphysique et enfin la question de la technique.
Aristote permet d’abord de comprendre la production : comment les sens d’être non donnés viennent à l’être. Ensuite de comprendre d’où vient l’ontologie de la production : chez lui déjà, les catégories nées de l’expérience de l’atelier de production — scène primitive de la métaphysique — s’échappent de cette expérience originaire : elles se désencastrent pour penser illégitimement tous les autres étants.
Marx, enfin, permet de comprendre la révolution qu’introduit de nouveaux modes de production (et notamment la cause finale qui devient l’argent).
Le livre semble étrangement silencieux sur la religion.
C’est une fausse impression, ou plutôt une impression à nuancer. Le sacré y est bien présent — j’y reprends, dans les affects fondamentaux, l’idée du numineux chez Otto, ce mystère qui à la fois terrifie et fascine. Ce qui est absent, en revanche, c’est le saint au sens de Levinas, et surtout la liturgie au sens de Lacoste. La liturgie est, chez lui, une surdétermination de l’existence — un mode d’être devant Dieu qui subvertit les existentiaux. Elle n’avait donc pas à apparaître dans un livre qui s’en tient aux structures communes à tous, partout et toujours. Dans le silence, se tient en creux la liturgie.
Il y a pourtant une liste, page 158, qui m’a paru biblique.
Vous avez l’œil comme toujours ; le lapin et le saumon, le bosquet et l’algue, l’aigle et le serpent, le chêne et la prairie — cette liste vient d’un psaume. C’est en partie dû au fait que j’ai réécrit ma thèse à Solesmes. Et je crois, plus profondément, que le livre se veut aussi, en filigrane, une louange à la création — à la pluralité des sens d’être, aux étants infiniment divers. Dès l’ouverture, la section « Étonnante pluralité » porte déjà cet étonnement-là.
Y a-t-il des formulations du livre que vous corrigeriez aujourd’hui ?
Plusieurs. La première : j’aurais dû nommer les totalitarismes : nazi, soviétique, chinois et celui des khmers rouges. Cibler ces totalitarismes permet de mieux comprendre quels totalitarismes sont compris par la Production Totalitaire et de différencier le totalitarisme des régimes autoritaires comme le fascisme.
La seconde, plus technique : dans la Production Totalisante, je n’ai pas assez nettement distingué l’argent comme cause finale de la marchandise comme cause formelle. Ce serait un point à développer plus précisément.
Il y en a un troisième, plus profond celui-là. Dans le livre, j’associe le Mal Totalitaire à la cause matérielle — la réduction du genre humain à une matière à transformer. Je pense aujourd’hui que c’était trop restreindre le diagnostic. Le mal ne dépend pas d’une seule cause qu’on pourrait isoler des trois autres : il dépend du Système (Gestell) tout entier, du dispositif des quatre causes ensemble.
Pourquoi six sens d’être, et pas cinq, ni douze ?
Ce n’est pas une invention de ma part. Il me semble que c’est l’expérience ordinaire elle-même qui les dévoile : les hommes existent, les choses sont disponibles, les végétaux croissent, les animaux vivent, les aliments sont comestibles et les éléments persistent.
Toutefois, on peut se demander pourquoi cette liste n’apparaît explicitement que maintenant. Sans doute le Système, en cherchant la destruction des sens d’être ou de leurs contrastes, les révèle-t-il malgré lui ; une sorte de situation archi-ordinaire générale. Plus précisément : une situation archi-ordinaire raréfie un rapport à un sens d’être pour en révéler, par contraste, la structure : la faim fait apparaître les aliments, la noyade fait apparaître l’air qu’on respire, etc.
Le Système, à l’échelle de l’histoire entière, accomplit un geste comparable : en réduisant chaque sens d’être à un produit, il le prive de ce qu’il était, et cette privation généralisée finit par dévoiler. Évidemment, il faut ajouter que la révélation par privation ne rend pas la privation bonne.
On pourrait vous objecter des contre-exemples : certains animaux ne bougent presque pas, certains végétaux ne sont pas enracinés. Le compte est-il vraiment fixe ?
Il faut répondre à partir de l’expérience ordinaire et non pas à partir des sciences. Certes, quelques animaux ne bougent pas beaucoup — les huîtres, les moules, les éponges, le corail — mais ils entretiennent un rapport avec leur milieu différent de celui des végétaux pour se nourrir. C’est pourquoi ce sont des animaux.
Et certes, quelques végétaux ne sont pas enracinés — des champignons, des mousses, des lentilles d’eau — mais ils entretiennent un rapport avec leur environnement différent de celui des animaux pour croître. C’est pourquoi ce sont des végétaux.
Le critère n’a donc jamais été la seule mobilité ou le seul enracinement : c’est la nature du rapport à l’environnement ou au milieu qui distingue les deux sens d’être, même dans les cas limites qu’on pourrait m’opposer.
D’ailleurs, y a-t-il vraiment un critère ? Dans l’expérience ordinaire, on ne confond jamais un cerf et un chêne ; un orque et une algue ; un albatros et un rosier ; un cloporte et l’herbe ; une grenouille et un nénuphar ; un gorille et un bananier, etc. Et c’est précisément cette absence totale de confusion qui atteste qu’il y a bien six sens d’être. Mais peut-être les mutants ouvrent-ils la venue de nouveaux sens d’être…
Les différences entre sens d’être sont-elles toujours aussi simples ?
Puisque tout finit en poussière, il est bien des moments de confusion. J’ajoute que l’eau peut représenter aussi un cas particulier. L’eau de mer est un élément, pas un aliment. Mais l’eau de pluie ou de source devient un aliment parce qu’on la recueille — et ce recueillement n’est pas une production, sauf aujourd’hui où elle est polluée ou vendue en bouteille. On a donc, avec l’eau, le cas unique d’une donation d’un aliment plutôt que d’une production. C’est peut-être pour cela qu’elle revêt parfois un caractère sacré.
Une question plus technique : il n’est pas de fondements aux sens d’être ?
Oui — c’est un « anarchisme ontologique », comme aurait dit Schürmann. Les six sens d’être ne se déduisent d’aucun principe plus fondamental, d’aucune substance première dont ils dériveraient. Ils sont simplement là, en pluralité irréductible, sans arché qui les commanderait depuis un point plus haut. Ou bien ils sont eux-mêmes six principes.
Si vous deviez donner un nom à notre époque, lequel choisiriez-vous ?
« La Grande Destruction » serait le bon chrononyme. La Production qui se retourne en Destruction. Notre époque ne produit pas malgré quelques dommages collatéraux ; produire et détruire sont devenus, à un certain degré d’extension, la même opération.
Et comment caractériser ce qui arrive aujourd’hui ?
Il me semble qu’il y a une course entre deux processus : d’un côté l’arrivée des mutants de la production totale, de l’autre l’effondrement écologique. La situation est déjà la suivante : des humains de plus en plus improductifs, sur une terre de plus en plus inhabitable.
Plusieurs solutions se présentent alors pour résoudre cette équation : changer de planète ; détruire les improductifs pour ralentir l’effondrement ; accélérer l’effondrement pour détruire les improductifs. Pourquoi les improductifs ? Parce qu’ils consomment, sans plus rien produire en retour.
Détruire ne signifie pas nécessairement tuer, au sens de la guerre ou de la famine provoquée. Détruire peut aussi bien signifier laisser mourir — une épidémie, une stérilisation — des milliards d’hommes, pour ne laisser subsister que quelques millions utiles au Système.
Qui sont, alors, ces improductifs ? Ceux que vous énumériez dans le livre : « Les handicapés, les vieux, les paresseux, les pauvres, les malades… pour produire une masse productive » (p. 293) ?
Non. Devant les mutants eux-mêmes (ou même devant les robots intelligents), les improductifs ne sont plus une catégorie marginale qu’on pourrait désigner à l’avance. Ce sont potentiellement tous les hommes, ou du moins l’immense majorité d’entre eux. Dès lors qu’un être mieux adapté est produit pour le nouveau monde, alors c’est l’homme ordinaire lui-même qui devient improductif.
N’y a-t-il donc plus d’intérêt à conserver ces hommes ordinaires ?
Il n’y a pas d’intérêt — pour le Système — à conserver ce qu’on pourrait appeler des « chimpanzés du futur », puisqu’ils continuent de consommer sans plus rien produire. Cette expression provient de Pièces et main-d’œuvre, de leur Manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme. C’est le calcul que décrit le Système.
Addendum — septembre 2026
Comment penser le rapport des causes entre elles dans le Système de la Production Totalisante ?
Le Système n’articule-t-il pas les causes selon une hiérarchie fixe. Le Système articule quatre causes — motrice, matérielle, formelle, finale — sans qu’aucune ne commande structurellement les trois autres en toute occasion. Ce système des quatre causes n’est d’ailleurs pas une grille d’interprétation que je viendrais plaquer sur le monde. C’est parce que la production a pour structure essentielle ce système que ces causes se retrouvent d’une Production à l’autre. Mais ce n’est pas un Système figé : c’est plutôt un moteur qui tourne, où telle cause domine à telle époque avant qu’une autre ne prenne le relais. C’est pourquoi une cause peut être plus déterminante, en dernière instance, qu’une autre en fonction des époques et des lieux.
Comment penser le rapport des Productions Totalisante, Totalitaire et Totale entre elles ?
Je m’étais contenté, dans le livre, de dire qu’elles se succédaient sans s’annuler, chacune radicalisant la précédente. En y repensant, l’image qui convient le mieux pour décrire ce processus est celui du trou noir. La Production Totalisante, puis Totalitaire, puis Totale n’élargissent jamais leur emprise sans, du même geste, l’approfondir — et inversement. Ce mouvement est vraiment comme un trou noir : une espèce de vortex ou de maelström — comme dirait Gérard Guest — qui emporte et attire tout vers le néant. Mais nous avons vu aussi que la Production accomplissait une révélation des sens d’être par leur « mise en cause » (au sens littéral). Cette révélation peut donc être appelée une apocalypse.
Pourriez-vous en parler plus concrètement ?
La Révolution industrielle, ou mieux nommée productiviste, est la seule révolution ontologique de l’histoire de l’humanité. C’est le Tournant dans la production. Mais à mesure que le Système étend son emprise la Production se retourne elle-même en Destruction. Et si l’époque est celle de la Grande Destruction, il faut la décliner selon ses modalités : la Destruction Totalisante, la Destruction Totalitaire et la Destruction Totale.
- La Destruction Totalitaire se comprend aisément puisque nous retenons surtout des totalitarismes qu’ils sont une production de cadavres. Nous comprenons moins que ceux qui œuvrent au totalitarisme cherchent réellement à produire un homme nouveau, une nouvelle société purifiée de ses hommes en trop. Nous le comprenons moins parce que la Cause au nom de laquelle on extermine n’est pas une catégorie du mal ordinaire.
- La Destruction Totalisante se montre d’abord dans l’extractivisme : extraire des matières premières que ce soit les éléments (minerais, hydrocarbures, eau…), les animaux (chalutage de fond, usines d’abattage…) ou les végétaux (monocultures extensives…). Que ces sens d’être ne soient plus que Stock pour produire plus d’argent a pour conséquence : déforestation/bétonisation, pollution des sols, des eaux et de l’air (et même de l’espace) en des continents de déchets, l’effondrement de la biodiversité, extinction des espèces etc.
- La Destruction Totale accompagne la Production Totale, qui cherche à tout produire (modification génétique et géo-ingénierie…) en même temps que se poursuit la Destruction Totalisante. Et pour tout produire, en temps d’effondrement, il faut éliminer les improductifs. Peut-être même est-ce l’homme en général qui est en trop. Tout ce qui n’est pas produit est en trop, donc à détruire ; sans qu’on sache s’il restera quelque chose : une grande extinction.
Fin de l’entretien.
Propos recueillis au Prieuré Saint-Jean de la Lande, Cotentin, en août 2026 ; addendum de septembre 2026.