Le stock contre le flux : pourquoi le capital préfère le charbon
Andreas Malm développe, dans Fossil Capital (2016), une thèse qui articule directement la technique et le capital — deux terrains que cette série a jusqu’ici traités séparément.
Le charbon choisi pour discipliner, non pour produire plus efficacement
Malm renverse l’explication reçue de la victoire de la vapeur sur la force hydraulique dans l’industrie cotonnière britannique du XIXe siècle. Ce n’est jamais une question d’efficacité énergétique — l’eau restait alors moins chère et plus économe que le charbon. La vapeur l’emporte pour une tout autre raison : elle permet d’installer les usines en ville, là où se concentrent déjà la police et les infrastructures disciplinaires, alors que l’hydraulique attache la production aux rivières, offrant aux ouvriers une position de force géographique difficile à briser. Le choix technique — vapeur contre eau — est ainsi entièrement déterminé par un impératif de capital : la discipline de la main-d’œuvre.
Le stock contre le flux
Malm forge, pour nommer cette différence, une distinction entre l’énergie comme stock — le charbon, stockable, transportable, indépendant du lieu — et l’énergie comme flux — le vent, l’eau, liés à un temps et à un lieu précis qu’on ne choisit pas. C’est un écho frappant avec le concept heideggérien de Bestand, déjà identifié dans l’article consacré à Heidegger comme l’un des emprunts les plus systématiques du livre de Juganville, et que le livre traduit par « le système » : les forêts, les rivières, le charbon lui-même y deviennent un stock exploitable, un fonds disponible arraché à son lieu propre. Malm ajoute une explication supplémentaire à ce que le livre se contente de décrire : le capital privilégierait le stock précisément parce que lui seul se prête à l’abstraction, tandis qu’un flux, ancré dans un lieu et un moment, résiste à la logique d’équivalence généralisée que la critique de la valeur — Jappe, Kurz, Postone, déjà présents dans cette série — place au cœur du fonctionnement du capitalisme.
Le Capitalocène, contre l’Anthropos indifférencié
Malm prolonge cette même thèse dans L’Anthropocène contre l’histoire (2017), où il promeut le concept de « Capitalocène » contre celui d’Anthropocène — refusant que la responsabilité du réchauffement climatique soit portée par une « espèce humaine » indifférenciée plutôt que par des rapports sociaux capitalistes précis et nommables. C’est exactement le même geste que celui de Fabian Scheidler, déjà présent dans l’article consacré à la mégamachine : refuser une catégorie trop générale pour lui préférer des causes situées historiquement. Une formule de Malm condense l’ensemble de sa thèse mieux qu’un long commentaire : « la technologie ne flotte pas dans l’air ; elle est l’expression de rapports sociaux dont le capitalisme contraint les usages. » Il précise enfin que la vapeur ne fut pas seulement un outil de discipline intérieure : elle devint aussi, aux mains des capitalistes anglais, une arme de l’expansion impériale — une dimension supplémentaire que Fossil Capital ne développait pas.
Une réserve
Le livre de Malm a aussi ses détracteurs, qui lui reprochent d’écrire une histoire à charge contre la machine à vapeur, reconstruite depuis le présent de la crise climatique plutôt que depuis les sources de l’époque elle-même. Cette réserve ne retire rien à la pertinence du rapprochement de vocabulaire lui-même, mais elle invite à ne pas prendre la thèse historique de Malm pour un fait acquis et incontesté.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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