Deux principes, deux réductions : la donation et le contraste
Jean-Luc Marion n’apparaît nulle part en toutes lettres dans Introduction radicale à la philosophie — pas plus qu’aucun autre auteur. Mais il est l’un des interlocuteurs les plus constants du livre, précisément là où celui-ci se prononce sur sa propre méthode. Étant donné. Essai d’une phénoménologie de la donation (1997) en offre le meilleur point de comparaison : les deux livres partent d’un même refus — ne plus penser le phénomène à partir de l’objet — et en tirent des conséquences presque exactement inverses.
Un débat sur les principes
La phénoménologie française de la fin du XXe siècle s’est vivement disputée sur la question de son principe. Marion en recense trois formulations héritées — le « retour aux choses mêmes », la corrélation entre apparaître et être, le « principe de tous les principes » husserlien — avant d’en proposer une quatrième, qui donne son titre à une section du premier livre d’Étant donné : « Autant de réduction, autant de donation » (§ 1). Michel Henry, de son côté, avait répondu à Réduction et donation (1989) par un article intitulé « Quatre principes de la phénoménologie ».
C’est dans ce débat que s’inscrit la section du livre intitulée « Le principe de contraste ». Le choix même du mot est déjà une prise de position : là où Marion cherche un principe dernier, parce que plus rien ne le précède, le livre pose un principe qui ne vaut que entre — entre l’homme et l’animal, l’animal et le végétal, la chose et l’aliment. Un contraste ne fonde rien ; il distingue. (Sur la manière dont ce principe se décline à travers tout le livre, voir l’article « Êtres et les principes de la phénoménologie ».)
« Étant donné », « Êtres » : deux lectures d’un même mot
Dès ses « Réponses préliminaires », Marion propose une lecture grammaticale de son titre qui en résume tout le projet. Il ne faut pas lire « l’étant donné », avec un article, comme si l’étant — le substantif de la métaphysique — se trouvait simplement donné. Il faut lire étant comme un verbe, et plus précisément comme un auxiliaire, qui ne sert qu’à renforcer le participe qui le suit — comme dans « étant fait » ou « étant acquis ». L’être, dans cette lecture, s’efface au profit de la donation qu’il sert : il y disparaît en s’y accomplissant.
Le livre de Juganville fait le geste strictement inverse. Là où Marion réduit le mot à un verbe auxiliaire qui s’efface, le livre en fait un substantif pluriel qui insiste : des êtres, au pluriel, et autant de sens d’être que de manières irréductibles de se rapporter au monde. Marion cherche à libérer la phénoménalité de l’horizon de l’être ; le livre cherche au contraire à pluraliser l’être à partir de l’apparaître.
L’opposition devient frontale sur un point précis. Dans l’« Ouverture » qui clôt Étant donné, Marion affirme que bien des phénomènes ne sont tout simplement pas, ou n’apparaissent justement pas en tant qu’ils sont — et consacre une sous-section du § 4 à « Ce qui n’est pas ». Le livre pose, à l’inverse : « Autant d’apparaître, autant d’être » (p. 67). Pour Marion, l’apparaître déborde l’être ; pour le livre, chaque mode d’apparaître est un sens d’être, et il n’y a donc pas de phénomène qui échapperait à l’ontologie — seulement une ontologie trop pauvre pour l’accueillir. La réponse du livre au reproche que Marion adresse à l’horizon de l’être n’est pas de quitter cet horizon, mais de le multiplier par six.
L’opposition prend tout son relief si l’on remonte à Réduction et donation. Dans les pages qui concluent ce livre, « Les figures de la donation », Marion part d’une règle qu’il présente comme l’acquis commun de Husserl et de Heidegger : « Autant d’apparence, autant d’être ». Avant toute distinction entre l’illusion et la réalité, ce qui apparaît est déjà, fût-ce seulement comme apparition. Mais cette règle ne lui suffit pas : il la juge dépendante d’un énoncé plus essentiel, qu’il formule alors — autant de réduction, autant de donation. L’être n’est plus le dernier mot de l’apparaître ; la donation passe derrière lui et le commande.
Le livre de Juganville s’en tient à la première règle, qu’il reprend presque mot pour mot : « Autant d’apparaître, autant d’être ». Il ne la redouble pas par une instance plus originaire ; il la pluralise. Là où Marion creuse sous l’être pour y trouver la donation, le livre déploie l’être en largeur, en autant de sens irréductibles qu’il y a de manières de se rapporter au monde. Les deux livres partent ainsi de la même phrase et s’en éloignent dans deux directions perpendiculaires.
Excès et privation : deux voies de la réduction
Le second point de divergence tient au paradigme retenu. Marion le dit nettement dans l’« Ouverture » : les doctrines classiques de la phénoménalité se sont construites sur des phénomènes pauvres en intuition — énoncés logiques, objets mathématiques, ego du doute — et il leur oppose le paradigme du phénomène saturé, où l’intuition excède tout concept : l’événement, l’idole (le tableau), la chair, l’icône (le visage d’autrui), et jusqu’à la possibilité d’un phénomène de révélation. La phénoménologie de la donation s’ouvre ainsi par le haut, vers l’excès.
Le livre de Juganville s’ouvre par le bas. Sa « réduction archi-ordinaire » ne cherche pas le phénomène exceptionnel, mais la situation qui raréfie le monde ordinaire jusqu’à en faire apparaître la structure : la faim, la noyade, l’île déserte. Quand on meurt de faim, l’aliment se détache de tout le reste de l’étant avec une netteté qu’aucune analyse conceptuelle ne produirait. Ce n’est pas la saturation qui révèle, c’est la privation.
Les deux méthodes ont en commun de passer par une situation limite ; elles divergent sur le sens de la limite. Chez Marion, le phénomène saturé est une exception qui éclaire rétrospectivement la phénoménalité ordinaire, laquelle n’en est qu’un cas appauvri. Dans le livre, la situation limite ne sert qu’à revenir à l’ordinaire, que l’on ne quitte jamais : c’est l’existence de tous, partout et toujours, qui reste le seul terrain de la description.
Trois réductions, et une quatrième ?
Dans ces mêmes pages, Marion propose une grille pour comparer les réductions phénoménologiques. Toute réduction doit dire (a) à qui elle reconduit les choses, (b) ce qu’elle donne, (c) selon quel horizon, et (d) ce qu’elle exclut. La réduction transcendantale de Husserl reconduit au Je constituant, donne des objets, selon l’horizon de l’objectité — et exclut, note Marion, les différences principielles de manières d’être : celle de la conscience, de l’ustensile, du monde. La réduction existentiale de Heidegger reconduit au Dasein, donne les différentes manières d’être, selon l’horizon du temps. La troisième, celle de Marion, reconduit à l’« interloqué », donne le don lui-même, selon l’horizon de l’appel inconditionné.
Le livre ne revendique aucune place dans cette série, mais la grille permet d’y situer la réduction archi-ordinaire. Elle reconduit les choses aux structures fondamentales du monde, c’est-à-dire aux sens d’être — mais ces structures sont toujours reliées à l’existant, puisque l’existant n’est rien d’autre que cette relation : un être-au-monde. À la question « à qui ? » qui ouvre la grille de Marion, il n’y a donc pas lieu d’opposer un « à quoi ? » : reconduire au monde, c’est reconduire à l’existant qui y est, et reconduire à l’existant, c’est déjà reconduire au monde. Elle donne les êtres, dans la pluralité de leurs sens ; elle suit l’horizon des comportements ordinaires, qui ne sont ni l’objectité ni la temporalité d’un Dasein singulier, mais les manières de faire communes à tous les hommes. Et elle n’exclut rien — pas même le rien : le livre fait place au néant tel qu’il se découvre dans l’angoisse, comme à la privation.
C’est sur ce point que la divergence avec Marion devient décisive. Au chapitre VI de Réduction et donation, Marion fait de l’ennui une tonalité plus fondamentale encore que l’angoisse : non que l’étant s’y dérobe, mais celui qui s’ennuie ne se laisse plus appeler par rien ; les choses deviennent indifférentes, donc indifférenciées, et l’ennui parvient ainsi à rendre sourd à l’appel même de l’être. Ce qui disqualifie l’appel de l’être ouvre alors la voie à un autre appel, plus originaire, qui ne vient plus de l’être.
Le livre de Juganville ne reconnaît rien de tel. Ce n’est pas qu’il ignore l’ennui : il reprend celui de Heidegger parmi les tonalités fondamentales, aux côtés de l’angoisse, et il connaît aussi l’indifférenciation des sens d’être qu’elles provoquent. Mais il n’y voit que le brouillage momentané des sens d’être eux-mêmes, non le seuil d’un appel antérieur à l’être.
Surtout, la méthode du livre permet de formuler contre Marion une objection de principe. Pour que l’ennui disqualifie l’« appel de l’être », encore faudrait-il que cet appel soit un phénomène — qu’il se montre, et qu’on puisse le décrire. Or l’expression, héritée de Heidegger, reste en attente de cette preuve : on ne voit pas ce qu’elle désigne dans l’expérience. Disqualifier ce qui n’a pas encore été montré comme phénomène est une aporie ; l’ennui ne peut pas faire taire une voix dont on n’a jamais établi qu’elle parlait.
En deçà des sens d’être, il n’y a donc rien — rien, sinon des arrière-mondes, ou l’indifférenciation des tonalités fondamentales, qui n’est que leur limite. Rien ne précède le phénomène d’être, ni surtout, ordinairement, les sens d’être. Pour le dire dans la langue de Levinas, que prolonge le « hors d’être » de Marion : il n’y a pas, chez Juganville, d’« autrement qu’être », mais des êtres autrement.
Des tables de catégories : une réserve à préciser
La divergence la plus technique concerne l’usage des catégories. Au § 21 d’Étant donné, Marion annonce qu’il décrira le phénomène saturé « au fil conducteur des catégories de l’entendement définies par Kant » — mais en les inversant, puisque le phénomène saturé les excède. D’où les quatre caractères célèbres : invisable selon la quantité, insupportable selon la qualité, absolu selon la relation, irregardable selon la modalité.
Marion ne reprend pas pour autant la table kantienne sans critique. Il en voit même très précisément l’origine, puisqu’il relève au § 22 que les catégories de la modalité, à la différence de celles qu’Aristote reconduisait toutes à l’ousia, n’expriment que le rapport des objets au pouvoir de connaître. C’est parce qu’il en perçoit le caractère subjectif et conditionnant qu’il les renverse.
Mais l’inversion conserve la grille qu’elle renverse. Les quatre rubriques — quantité, qualité, relation, modalité — restent celles que Kant dérive de la table logique des jugements, c’est-à-dire d’une analyse formelle antérieure à toute expérience. Un phénomène défini comme ce qui excède la quantité, la qualité, la relation et la modalité reste mesuré, fût-ce négativement, par l’instrument qu’il déborde. C’est ici que la méthode du livre permet de formuler une objection qu’il ne développe pas lui-même : les sens d’être ne se tirent ni d’une table logique, ni de son renversement, ni même du langage, mais des comportements ordinaires — la chasse, la cueillette, la fabrication, le soin, la fuite. Les catégories du livre ne viennent de nulle part ailleurs que de l’existence qui s’interprète elle-même.
On notera d’ailleurs que la réserve ne vaut que pour le quatrième livre d’Étant donné. Au troisième, Marion dégage les déterminations du donné — l’anamorphose, l’arrivage, le fait accompli, l’incident, l’événement — par une description qui ne doit rien à Kant. C’est sans doute là, dans cette tentative de tirer des déterminations de la manière même dont le phénomène advient, que les deux livres sont le plus proches. (Sur le pluriel du titre « Des tables de catégories », voir l’article « Êtres & Kant ».)
De l’adonné à l’existant
Marion clôt son livre sur ce qu’il présente comme la fin du « sujet ». Il ne s’agit pas de le détruire — toutes les tentatives en ce sens ont échoué — mais de le renverser : au centre ne se tient plus un je constituant, mais un adonné, celui qui reçoit ce qui se donne et se reçoit lui-même de ce qu’il reçoit. Dès Réduction et donation, Marion cherchait ainsi un Je « hors d’être », que la réduction poussée à ses dernières conséquences placerait au-delà de l’objectité comme de l’être de l’étant. L’existant du livre ne connaît pas de « hors d’être » : il est lui-même l’un des sens de l’être, et c’est en lui que la pluralité se découvre.
Le livre de Juganville ne connaît ni sujet ni adonné, mais des existants : l’existence est le sens d’être irréductible des hommes, comme la vie est celui des animaux.
L’existant y occupe bien, lui aussi, une position privilégiée — mais ce privilège n’est pas celui d’un centre d’où tout procéderait ou vers lequel tout convergerait. Il tient à un fait plus simple : nous sommes des existants, et nous ne pouvons pas nous transplanter dans un autre sens d’être. Toute description des animaux, des végétaux, des éléments, des choses ou des aliments part donc nécessairement de l’existence, puisque c’est depuis elle, et depuis elle seule, que nous comprenons quoi que ce soit. C’est un privilège de position, non de fondation : l’existence est le lieu d’où l’on décrit, jamais la mesure des autres sens d’être.
C’est en quoi ce privilège ne réintroduit aucun foyer. Le livre récuse, à propos de la pluralité des sens d’être, toute unification sous-jacente : pas d’ousia à laquelle tous les sens d’être se rapporteraient, comme chez Aristote, pas de « foyer » secrètement rassemblant, comme chez Heidegger — « pourquoi y aurait-il un foyer ? » (p. 228). La pluralité est originaire, et l’existant, s’il la comprend depuis sa position propre, ne la rassemble pas. L’adonné de Marion, lui, reste le pôle où adviennent tous les donnés ; l’existant du livre n’est le pôle de rien : il est seulement, des six sens d’être, celui que nous ne pouvons pas cesser d’être.
Un universel au-dessus, ou un monde commun à travers
Une dernière divergence touche à la question de l’universel. La phénoménologie de la donation vise un donné inconditionnel, qui ne se laisse imposer aucun horizon préalable : elle se place, en droit, au-dessus de toute détermination culturelle ou historique de la phénoménalité. Marion lui-même, dans les dernières lignes de l’« Ouverture », reproche à l’éthique de ne saisir autrui que comme un pôle « universel et abstrait », et cherche au-delà, dans l’amour, l’individuation.
Le livre refuse cette position de surplomb pour le monde commun lui-même. Le monde des sens d’être ne se loge ni en dessous des cosmologies — ce qui reviendrait à chercher un monde naturel, vierge de toute culture — ni au-dessus d’elles, dans un universel abstrait qui les dominerait : il se vérifie à travers leur diversité, sans les précéder ni les surplomber. (Voir l’article « Êtres & Descola ».)
Deux phénoménologies de l’après-objet
Au terme de cette comparaison, les deux livres apparaissent comme deux réponses opposées à une même question : que devient la phénoménologie une fois qu’elle a cessé de penser le phénomène comme objet ? Marion répond en dépassant l’horizon de l’être vers la donation, l’exception et l’excès. Le livre répond en restant dans l’être, qu’il pluralise, dans l’ordinaire, qu’il ne quitte pas, et dans la privation, qui révèle sans jamais devenir bonne. L’un monte vers le phénomène saturé ; l’autre descend vers la faim. Tous deux, pourtant, partagent la conviction que la phénoménologie n’a pas encore atteint son terme.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.