ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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– Êtres* & La Société du spectacle

La Société du spectacle parut en novembre 1967 chez Buchet-Chastel, puis chez Champ Libre à partir de 1971, et enfin chez Gallimard en 1992, avec un avertissement de l’auteur précisant que le texte n’a jamais été changé d’un mot. Le livre est composé de 221 thèses numérotées, réparties en neuf chapitres. Pour que les références vaillent quelle que soit l’édition, on renverra ici au numéro de la thèse (« SdS, th. ») ; l’avertissement de 1992 sera désigné par « SdS, Avertissement ». Les références au livre de Juganville sont précédées de « Êtres, p. ».

Le livre de Juganville ne nomme pas Debord. Il lui doit pourtant quelque chose qui se voit d’abord dans l’écriture : la pratique du détournement, dont on a déjà relevé plusieurs exemples (voir Le style de Êtres), et qui est précisément le procédé dont Debord fait la théorie à la fin de son propre livre. Mais la rencontre ne s’arrête pas au style. Les deux livres décrivent le même monde : celui où la marchandise s’étend à tout, où les différences s’effacent dans l’uniformité, où un processus devenu autonome tourne pour lui-même et se soumet les hommes qui le font tourner. Ils ne le décrivent pas à partir du même lieu. Debord pense ce monde à partir de l’apparence et de l’histoire : le spectacle est ce qui s’interpose entre les hommes et leur propre vie. Juganville le pense à partir des sens d’être et des causes de la production : le Système est ce qui s’interpose entre nous et la pluralité du monde. Cette différence de lieu commande toutes les autres, et elle conduit à une question que la fin de l’article posera franchement : l’émancipation que Debord oppose au spectacle, celle d’un « vivant se produisant lui-même », n’appartient-elle pas encore à l’ontologie de la production dont le livre de Juganville fait la critique ?

Le monde renversé

Le premier geste est commun. Debord part d’un renversement : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » (SdS, th. 9). Le spectacle est une « inversion concrète de la vie » (SdS, th. 2), et la critique doit remettre sur ses pieds ce qui marche sur la tête. Le livre de Juganville commence lui aussi par constater une inversion. L’univers abstrait des sciences « prétend alors se substituer au monde. Le rapport de dépendance entre les sciences et le monde ordinaire est renversé : nous avons la tête à l’envers » (Êtres, pp. 44-45). La tâche est donc symétrique : « Retourner aux choses mêmes signifie remettre le monde à l’endroit » (Êtres, p. 46).

Mais les deux inversions ne portent pas sur la même chose. Chez Debord, ce qui est renversé, c’est le rapport du vécu et de sa représentation : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » (SdS, th. 1). Chez Juganville, c’est le rapport de l’abstrait et de l’ordinaire : l’univers, « monde abstrait », se prend pour le monde (Êtres, p. 44). Les deux renversements se rejoignent pourtant dans une même critique de l’abstraction. Le spectacle a pour « mode d’être concret » l’abstraction elle-même, « l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble » (SdS, th. 29). Et Debord rattache cette abstraction à la forme marchande : celle-ci « est de part en part l’égalité à soi-même, la catégorie du quantitatif » (SdS, th. 38), si bien que la « perte de la qualité » se lit à tous les niveaux du langage spectaculaire. Juganville dit la même chose de la marchandise, qui « n’est qu’une quantité d’argent dans laquelle on peut abstraire tous les produits », et de l’argent, qui « uniformise les différences ontologiques en une indifférenciation des sens d’être » (Êtres, p. 261).

On reconnaît là, chez l’un et chez l’autre, la lecture du premier chapitre du Capital. Debord le dit en ouvrant son livre par un détournement de la première phrase de Marx : là où la richesse des sociétés capitalistes s’annonçait comme une « immense accumulation de marchandises », la vie des sociétés modernes « s’annonce comme une immense accumulation de spectacles » (SdS, th. 1). Juganville le dit en faisant de la marchandise la cause formelle et de l’argent la cause finale de la Production Totalisante. Les deux livres s’accordent aussi sur ce que produit cette abstraction : non pas la diversité qu’elle affiche, mais l’uniformité qu’elle cache. Debord dénonce le « faux choix dans l’abondance spectaculaire », la « lutte de qualités fantomatiques destinées à passionner l’adhésion à la trivialité quantitative » (SdS, th. 62). Juganville écrit que les choses et les aliments du Système « sont faussement différents et vraiment uniformes » (Êtres, p. 270). L’introduction de son livre oppose de même l’« étonnante pluralité » des étants à une « effrayante uniformité », celle d’une « grisaille généralisée, œuvre de l’affadissement du monde par la production industrielle » (Êtres, pp. 18-19).

C’est ici qu’apparaît une première différence, discrète mais décisive. Debord et Juganville distinguent tous deux de vraies et de fausses différences. Pour Debord, la diversité visible est une apparence : les « diversités et contrastes » des phénomènes « sont les apparences de cette apparence organisée socialement » (SdS, th. 10), et dans le spectacle « la division montrée est unitaire, alors que l’unité montrée est divisée » (SdS, th. 54). La vraie différence est ailleurs : c’est la division de classe, que l’unité spectaculaire masque (SdS, th. 72), et plus profondément le conflit, qui « est à l’origine de toutes choses » (SdS, th. 195). Pour Juganville, les contrastes ne sont pas des apparences à dissiper : ils sont la manière dont l’être apparaît. « Le contraste est le principe de l’apparaître » ; « Autant d’apparaître, autant d’être » (Êtres, p. 67). Les fausses différences sont celles de la marchandise ; les vraies, celles des sens d’être. Debord cherche le réel sous l’apparence, dans la division ; Juganville le trouve dans l’apparaître même, dans la pluralité. L’épigraphe du troisième chapitre de La Société du spectacle, tirée d’une polémique chinoise de 1964, opposait la loi selon laquelle « un se divise en deux » à celle selon laquelle « deux fusionnent en un ». Le livre de Juganville échappe à l’alternative : ni un ni deux, mais six.

Spectacle et production

Le spectacle n’est pas d’abord une affaire d’images. Debord le dit dès la quatrième thèse : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » (SdS, th. 4). Il ne se réduit pas aux « techniques de diffusion massive des images » ; il est « une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite » (SdS, th. 5). Surtout, il est « à la fois le résultat et le projet du mode de production existant » (SdS, th. 6), et même « la principale production de la société actuelle » (SdS, th. 15). Sa formule la plus dense le rattache au capital : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » (SdS, th. 34).

Le livre de Juganville ne fait pas de place à part à l’image ni aux médias. Ce que Debord appelle spectacle s’y trouve pourtant, mais réparti dans la description du Système. Il apparaît là où la Production Totalisante doit se débarrasser de ce qu’elle a produit : « il faut bien écouler les marchandises accumulées par ce productivisme. Comment ? En créant des nouveaux usages et de nouvelles consommations » ; il faut « susciter des consommations (par la publicité, l’ingénierie sociale, le marketing, etc.) » (Êtres, p. 270). Il apparaît encore dans le temps libre : « La masse des travailleurs (avec ou sans travail) consomment des loisirs produits par les industries culturelles. Ainsi, les masses sont des rouages quand elles travaillent et des rouages quand elles consomment » (Êtres, p. 271). Debord ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit que « la consommation aliénée devient pour les masses un devoir supplémentaire à la production aliénée » (SdS, th. 42), ou que l’augmentation des loisirs « n’est aucunement libération dans le travail, ni libération d’un monde façonné par ce travail » (SdS, th. 27). Dans les termes de Juganville, le spectacle serait donc moins une cause qu’un moment du Système : celui où la cause finale, la production d’argent, exige que la consommation soit elle-même produite.

Cette répartition dit quelque chose des deux livres. Pour Debord, le spectacle est le concept qui « unifie et explique une grande diversité de phénomènes apparents » (SdS, th. 10). Il est le nom de la totalité. Pour Juganville, le nom de la totalité est le Système, c’est-à-dire un dispositif de quatre causes solidaires, et le spectacle n’en est qu’un aspect. Mais le point de rencontre est remarquable, car les deux livres décrivent un voile. Chez Debord, le monde sensible se trouve « remplacé par une sélection d’images qui existe au-dessus de lui, et qui en même temps s’est fait reconnaître comme le sensible par excellence » (SdS, th. 36). Chez Juganville, le Système « dévoile le monde par l’exploitation. Ou plutôt, puisque les sens d’être sont voilés par le Système : l’exploitation est le voile du Système sur le monde » (Êtres, p. 268), et la Production Totale « recouvre de son voile noir les sens d’être qui apparaissaient au grand jour » (Êtres, p. 311).

Le désaccord porte sur ce que le voile laisse subsister. Le spectacle, chez Debord, a « le monopole de l’apparence » (SdS, th. 12) ; il est « le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne » et « recouvre toute la surface du monde » (SdS, th. 13). Chez Juganville, le voile ne va pas jusqu’au bout. Le fleuve muré dans la centrale reste un fleuve, fût-ce comme « base de loisirs, donc encore comme espace exploité par l’industrie touristique » (Êtres, p. 274). « C’est bien un animal qui est traité comme de la viande ou un végétal, comme de la sauce » (Êtres, p. 274). Et c’est encore un homme qui est traité comme un rouage : « Si nous n’étions que des rouages, il n’y aurait plus de mal. […] L’inhumain est pourtant toujours encore inhumain. » D’où la conclusion : la Production Totalisante « laisse indemne l’irréductibilité des sens d’être. C’est pourquoi la Production Totalisante reste, malgré tout, un monde » (Êtres, p. 275).

Il faut pourtant être attentif à ce que Debord, lui aussi, maintient un irréductible. Il le place dans une classe et non dans un sens d’être. Le prolétariat des pays industriels, écrit-il, a perdu « l’affirmation de sa perspective autonome et, en dernière analyse, ses illusions, mais non son être. Il n’est pas supprimé. Il demeure irréductiblement existant dans l’aliénation intensifiée du capitalisme moderne » (SdS, th. 114). La phrase pourrait presque figurer dans le livre de Juganville. Mais l’irréductible n’y est pas le même. Chez Debord, il est historique : c’est une force sociale, définie par la dépossession, et qui ne se reconnaît que dans « le tort absolu d’être rejeté en marge de la vie » (SdS, th. 114). Chez Juganville, il est ontologique : c’est l’existence, que le Système ne peut changer en autre chose, quelle que soit la classe à laquelle on appartient. L’un fonde sur cet irréductible une politique ; l’autre, une ontologie.

Les catégories du voir ou celles du produire

Debord ne se contente pas de décrire le spectacle ; il lui assigne une généalogie philosophique. « Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité » (SdS, th. 19). La philosophie, « en tant que pouvoir de la pensée séparée, et pensée du pouvoir séparé, n’a jamais pu par elle-même dépasser la théologie » ; le spectacle en est « la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse » (SdS, th. 20).

Le livre de Juganville propose une généalogie parallèle, mais il en déplace l’origine. La métaphysique, chez lui aussi, a une « constitution ontothéologique » ; mais ses concepts fondamentaux « proviennent d’une expérience originelle d’où ils furent tirés : la production. Plus encore : la métaphysique est une ontologie de marchand » (Êtres, p. 210). Le dieu des philosophes est un « Producteur divin qui n’est plus causé par rien d’autre que lui-même : cause de soi » (Êtres, p. 209). Ce n’est donc pas le regard qui commande la tradition, mais le faire. Et le regard lui-même s’explique par le faire. Car l’idée, l’eidos, l’aspect vu d’avance, a son lieu d’origine dans l’atelier : la forme guide le potier, qui donne à l’argile « une certaine configuration selon un type qui révèle la chose telle qu’elle est avant la production » ; « À partir de la forme et du modèle peut naître l’idée de la chose. En tant que telle, l’idée nous fait sortir du processus de production pour entrer dans l’abstraction de la théorie » (Êtres, p. 208). Les catégories du voir dont parle Debord seraient donc, dans les termes de Juganville, des catégories de la production devenues autonomes. La théorie est « un passage à la limite de la forme pour ne plus considérer qu’elle indépendamment du processus de production » (Êtres, p. 213).

Ce déplacement a une conséquence immédiate. Debord dénonce la contemplation : « plus il contemple, moins il vit » (SdS, th. 30). Il accuse le « côté contemplatif du vieux matérialisme qui conçoit le monde comme représentation et non comme activité » (SdS, th. 216). Le livre de Juganville refuse aussi que la contemplation soit notre rapport premier au monde. « Comprendre l’outil n’est pas le contempler mais le manier » ; « Comprendre le train, ce n’est pas le contempler mais ne pas le rater » (Êtres, p. 66) ; « Ce n’est pas en contemplant un marteau que l’on comprend ce qu’il est, mais en martelant » (Êtres, p. 253). Mais il ne condamne pas la contemplation pour autant. Arrivé au sommet de la montagne, on contemple « le spectacle qui s’offre à nous », et ce suspens est dit « super ou hyper-ordinaire », pouvant aller « jusqu’au sublime » (Êtres, p. 53). L’œuvre d’art, de même, se présente « pour la contemplation de sa beauté » (Êtres, p. 169). Le mot « spectacle » retrouve ici son sens premier et innocent. La contemplation n’est pas une aliénation : c’est une modalité de l’existence, parmi d’autres, légitime à sa place. Ce qui est aliénant, ce n’est pas de regarder, c’est que le regard soit lui-même produit.

Le privilège de la vue appelle une remarque semblable. Debord observe que le spectacle « trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable » (SdS, th. 18). Le livre de Juganville ne hiérarchise pas les sens : la perception est d’emblée intersensorielle, et « nous voyons bien la chaleur du bain », nous voyons « l’odeur » de la soupe derrière la vitre (Êtres, pp. 118-119). La vue isolée est une abstraction, comme le son isolé ou la couleur isolée. Le livre peut ainsi accorder à Debord que la séparation des sens est une mutilation, sans en faire le propre d’une époque : elle est le propre de toute abstraction.

Un automouvement sans fin

C’est dans la description du processus autonome que les deux livres se ressemblent le plus. Debord écrit : « Le caractère fondamentalement tautologique du spectacle découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but » (SdS, th. 13). Et, détournant la formule par laquelle Bernstein disait que le but final n’est rien et que le mouvement est tout : « Dans le spectacle, image de l’économie régnante, le but n’est rien, le développement est tout. Le spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même » (SdS, th. 14). Il n’est « rien que l’économie se développant pour elle-même » (SdS, th. 16) ; il est « son propre produit, et c’est lui-même qui a posé ses règles : c’est un pseudo-sacré » (SdS, th. 25). Le livre de Juganville décrit le même mouvement : « Le processus de la production lui-même devient désormais la finalité de la production. Une production pour la production : la production s’autoproduit. Le Système est la cause première, qui se cause elle-même, le premier moteur » (Êtres, p. 268).

La formule de Juganville a l’avantage de dire précisément ce que la tautologie de Debord abolit. Ce qui disparaît, c’est la cause finale ordinaire, l’usage et la consommation. Debord le dit dans le vocabulaire de Marx : « La valeur d’échange est le condottiere de la valeur d’usage, qui finit par mener la guerre pour son propre compte » (SdS, th. 46). Juganville le dit dans celui des causes : « les choses et les aliments ne sont plus produits pour l’usage et la consommation mais des marchandises sont produites pour la production d’argent. Une révolution s’opère » (Êtres, p. 262). Et il en tire la même conclusion : « Puisque les hommes ne sont plus la finalité du processus de production, le processus est inhumain. L’argent a remplacé les hommes » (Êtres, p. 264). Debord : « Le spectacle se soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis » (SdS, th. 16).

On retrouve jusqu’aux effets les plus concrets. Debord parle d’une « baisse tendancielle de la valeur d’usage » qui fait que « l’usage sous sa forme la plus pauvre (manger, habiter) n’existe plus qu’emprisonné dans la richesse illusoire de la survie augmentée » (SdS, th. 47). Manger, habiter : ce sont, chez Juganville, les deux sens d’être produits, les aliments et les choses. Et ce que Debord appelle baisse de la valeur d’usage, Juganville le décrit comme une dégradation ontologique des produits : ils sont des « ersatz », « produits pour être détruits et reproduits le plus rapidement afin d’augmenter la vitesse de circulation des marchandises » ; « Le Système produit du détruit ; les produits sont des détritus » (Êtres, p. 270). Debord voyait l’objet prestigieux devenir « vulgaire à l’instant où il entre chez ce consommateur », et chaque mensonge de la publicité être « l’aveu de son mensonge précédent » (SdS, th. 69-70). Mais Juganville refuse d’opposer à cette pseudo-consommation un besoin authentique. Debord, du reste, s’en gardait aussi : le pseudo-besoin « ne peut être opposé à aucun besoin ou désir authentique qui ne soit lui-même façonné par la société et son histoire » (SdS, th. 68). Le livre de Juganville va dans le même sens, mais pour une autre raison. Il n’y a pas de besoin nu parce qu’il n’y a pas de vie nue sous l’existence : « Si nous n’existons pas pour manger, nous ne mangeons pas pour exister non plus. Les aliments (et les choses) ne sont jamais seulement le strict nécessaire. Manger fait aussi le bonheur de l’existence » (Êtres, p. 175).

Les deux livres se rejoignent enfin dans le refus de faire de la technique une cause neutre ou première. Debord : la société du spectacle n’est pas « ce produit nécessaire du développement technique regardé comme un développement naturel », elle est « au contraire la forme qui choisit son propre contenu technique » ; l’instrumentation des médias n’est « rien de neutre » (SdS, th. 24). Juganville : « le problème n’est pas le bon ou le mauvais usage des machines […] mais l’attaque de la Production Totalisante sur les sens d’être » (Êtres, p. 247). Mais là où Debord fait encore de la séparation, c’est-à-dire du capital et de la division en classes, la racine (SdS, th. 23-25), Juganville refuse de choisir : « Le capital ou la technique ? […] Mais pourquoi privilégier une cause sur les autres dans un système de causes qui, par définition, récuse toute causalité unique ? » (Êtres, p. 267).

Bureaucratie et totalitarisme

Debord écrit en 1967, au moment où deux blocs se font face. Il refuse de voir dans leur opposition une alternative. Les luttes entre « formes rivales du pouvoir séparé » sont réelles, mais « la vérité de leur particularité réside dans le système universel qui les contient : dans le mouvement unique qui a fait de la planète son champ, le capitalisme » (SdS, th. 56). Le « spectaculaire concentré », propre au « capitalisme bureaucratique », et le « spectaculaire diffus », propre à l’abondance marchande, sont deux formes d’une même domination (SdS, th. 64-65) ; l’avertissement de 1992 constate leur fusion dans le « spectaculaire intégré » (SdS, Avertissement). Le livre de Juganville dit de même qu’en matière de totalitarisme, « il ne s’agit pas d’une opposition entre socialisme et capitalisme, ni entre capitalisme d’État et libre entreprise ou sociétés de classes et sociétés sans classes » (Êtres, p. 285).

Debord apporte ici un argument qui éclaire la structure cumulative du livre de Juganville. La bureaucratie soviétique, écrit-il, est restée « seule propriétaire d’un capitalisme d’État » ; elle a réalisé, par la terreur exercée sur la paysannerie, « l’accumulation capitaliste primitive la plus brutale de l’histoire » ; elle est « la continuation du pouvoir de l’économie, le sauvetage de l’essentiel de la société marchande maintenant le travail-marchandise » ; elle prouve que l’économie indépendante « peut aller jusqu’à se passer d’une bourgeoisie » (SdS, th. 104). Le livre de Juganville affirme que les totalitarismes « poursuivent le productivisme » de la Production Totalisante, que le totalitarisme « mobilise en effet toutes les ressources dont il dispose » (Êtres, p. 277) et que la Production Totalitaire « vient se cumuler à la Production Totalisante » (ibid.). La thèse de Debord permet de comprendre comment ce cumul vaut aussi là où il n’y avait ni marché libre ni bourgeoisie : le Système n’a pas besoin de propriétaires privés pour tourner, il lui suffit d’une accumulation.

Juganville est revenu sur ce point dans les entretiens dont se sert ce blog, et sa réponse rejoint exactement celle de Debord. Le cas du totalitarisme soviétique se résout par la notion de capitalisme d’État : l’accumulation et les quotas de production y remplissent une fonction équivalente à celle de l’argent. Plus généralement, le critère de la Production Totalisante serait mieux formulé, selon lui, comme la mobilisation de toutes les ressources d’un pays, agriculture, industrie et population, en tant que matière première, plutôt que restreint à la production d’argent. Ainsi formulé, le critère permet de comprendre pourquoi la Production Totalitaire suppose toujours une Production Totalisante préalable : le camp radicalise une société déjà administrée par une logique productive qui s’étend à tout. Il permet aussi d’inclure, outre le totalitarisme nazi et le totalitarisme soviétique, la Chine maoïste et le régime des Khmers rouges, dont l’autorité anonyme et omniprésente portait un nom, l’Angkar, qui signifie littéralement « l’Organisation » et pourrait se traduire par « Système ». Debord avait aperçu le même mouvement lorsqu’il notait qu’une bureaucratie peut se former « en encadrant la lutte nationale et la révolte agraire des paysans » et tendre alors, « comme en Chine, à appliquer le modèle stalinien d’industrialisation » (SdS, th. 113).

Le désaccord porte sur la définition. Chez Debord, le totalitarisme se reconnaît au monopole de l’apparence : l’image du bien « se concentre normalement sur un seul homme, qui est le garant de sa cohésion totalitaire » ; « Si chaque Chinois doit apprendre Mao, et ainsi être Mao, c’est qu’il n’a rien d’autre à être. Là où domine le spectaculaire concentré domine aussi la police » (SdS, th. 64). L’idéologie stalinienne n’a pas transformé économiquement le monde, « elle a seulement transformé policièrement la perception » (SdS, th. 105). Chez Juganville, le totalitarisme se définit par les camps : « Le totalitarisme est fondé sur les camps », et toutes les différences de régime « ne sont que des aspects secondaires et accessoires » (Êtres, p. 285). Le mot de camp ne figure presque pas dans La Société du spectacle. Debord pense la terreur à partir de l’idéologie et du mensonge, comme une police de la perception ; Juganville la pense à partir de la production, comme une transposition des quatre causes à la coexistence, dont « la seule chose jamais produite […] ce sont des cadavres » (Êtres, p. 278).

Les deux analyses de l’idéologie se croisent pourtant. Debord voit dans ce qu’il appelle le stalinisme le moment où « l’idéologie n’est plus une arme, mais une fin » (SdS, th. 105), puis le moment où la bureaucratie est « liée à une idéologie qui n’est plus crue par personne » (SdS, th. 110). Il annonce même une « idéologie matérialisée » qui est « elle-même sans nom, comme elle est sans programme historique énonçable » (SdS, th. 213). Juganville écrit que dans la Production Totalitaire, « la logique idéologique prévaut sur l’idée » (Êtres, p. 281), que l’idéologie « peut n’être plus qu’une forme vide », et que le dispositif devient alors « un engrenage de mort qui doit tourner parce qu’il est » (Êtres, p. 288). Il annonce lui aussi une survie des structures au-delà des régimes : « les solutions totalitaires peuvent survivre à la chute des régimes totalitaires » (Êtres, p. 293), et le mouvement de la production peut se remettre en marche « sans totalitarisme » (Êtres, p. 294). Ce que Debord appellera plus tard le spectaculaire intégré trouve ici une autre forme, que Juganville nomme Production Totale. Le premier insiste sur la fusion des régimes de l’apparence ; le second, sur le cumul des types de production.

Une dernière remarque s’impose sur la bureaucratie. Debord la décrit comme « la classe invisible pour la conscience » : « plus elle est forte, plus elle affirme qu’elle n’existe pas » (SdS, th. 106). Il fait pourtant reposer sa cohésion sur une personne, Staline, « ce souverain du monde qui se sait […] la personne absolue » (SdS, th. 107). Juganville pense la bureaucratie sans souverain : elle est « le pouvoir d’un système de bureaux où ni un seul, ni les meilleures, ni le petit nombre, ni la majorité, ni personne n’est responsable », la « dictature du On » (Êtres, pp. 283-284). Là où Debord voit encore un sommet, Juganville ne voit que des rouages. C’est aussi pourquoi, dans les mêmes entretiens, il préfère parler de « totalitarisme soviétique » plutôt que de « stalinisme » : le nom d’un homme personnalise ce qu’il s’agit de penser comme un système. Le livre de Juganville, du reste, ne nomme ni Staline ni aucun régime.

Le temps et le territoire

Les trois chapitres de La Société du spectacle qui précèdent la critique de la culture portent sur le temps et l’espace. Ils sont parmi les plus proches du livre de Juganville par les exemples. Le « temps-marchandise » est pour Debord « une accumulation infinie d’intervalles équivalents » (SdS, th. 147) ; pour Juganville, dans la Production Totalisante, « le travail n’est que du temps d’énergie humaine indifférenciée » (Êtres, p. 254). Debord décrit la « dictature de l’automobile », qui s’inscrit dans le terrain « avec la domination de l’autoroute, qui disloque les centres anciens » (SdS, th. 174) ; Juganville oppose le vieux pont de pierre, qui manifeste les rives et le centre de la contrée, au pont d’autoroute, qui « s’efface dans sa fonctionnalité » au-dessus de villes et de campagnes qui « ne sont d’ailleurs plus que des zones » (Êtres, pp. 245-246). Debord écrit du tourisme qu’il « se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal » (SdS, th. 168) ; Juganville, que le fleuve de la centrale ne demeure fleuve du paysage que comme « espace exploité par l’industrie touristique » (Êtres, p. 274).

La différence tient encore au lieu d’où l’on parle. Debord pense l’espace à partir de l’histoire : l’urbanisme est « la technique même de la séparation » (SdS, th. 171), et l’espace doit être soumis « au temps vécu » (SdS, th. 178). Juganville pense l’espace et le temps à partir des sens d’être : « Autant de sens d’être, autant de spatialisations, autant de localisations » (Êtres, p. 91) ; « autant de sens d’être, autant de temporalisations » (Êtres, p. 92). Le Système n’attaque pas seulement l’espace vécu des hommes, il attaque le lieu propre de chaque sens d’être : le milieu de l’animal, l’entourage du végétal, la persistance de l’élément.

Un point mérite d’être relevé. Debord reprend à Boorstin la notion de « pseudo-événements », mais lui reproche de ne pas voir qu’ils découlent « de ce simple fait que les hommes, dans la réalité massive de la vie sociale actuelle, ne vivent pas eux-mêmes des événements » (SdS, th. 200). Il prête aux « villes nouvelles » la devise : « Ici même, il n’arrivera jamais rien, et rien n’y est jamais arrivé » (SdS, th. 177). Le livre de Juganville éclaire ce constat d’une manière inattendue. L’événement, chez lui, est ce qui ne se produit pas : « Un événement n’est pas l’actualisation de causes comme la production d’une chose dépend des causes qui l’ont précédée. Les événements, imprévus de l’histoire, surviennent sans causes » (Êtres, p. 100). Un pseudo-événement serait donc un événement que l’on a voulu produire, c’est-à-dire soumettre aux quatre causes. Ce qui le rend faux, ce n’est pas qu’il soit une image, c’est qu’il soit un produit.

Le vivant se produisant lui-même

Le désaccord le plus profond porte sur l’issue. Debord la place dans la révolution prolétarienne et dans le pouvoir des Conseils ouvriers, où le mouvement « est son propre produit, et ce produit est le producteur même » (SdS, th. 117). Il la formule dans la langue de la dialectique : « Le sujet de l’histoire ne peut être que le vivant se produisant lui-même, devenant maître et possesseur de son monde qui est l’histoire, et existant comme conscience de son jeu » (SdS, th. 74). Le projet révolutionnaire est celui d’une « appropriation » : appropriation du temps (SdS, th. 163), du territoire, qu’il s’agit de « reconstruire intégralement […] selon les besoins du pouvoir des Conseils » (SdS, th. 179), et finalement de l’histoire tout entière.

Or cette formule, lue avec le livre de Juganville, fait difficulté. Le sujet que Debord oppose au spectacle est pensé comme un producteur, et même comme un producteur de soi. L’expression de Descartes, « maître et possesseur », que Debord détourne en l’appliquant à l’histoire, garde le sens de la maîtrise. Et le livre de Juganville décrit précisément, comme dernier stade de la production, le moment où « l’homme cherche à se produire totalement lui-même » (Êtres, p. 297) : c’est la Production Totale. Il ne s’agit évidemment pas de confondre les Conseils ouvriers avec les laboratoires de génie génétique. Debord pense une production de soi qui serait libre, consciente, dialoguée, à l’opposé de la mutation administrée. Mais la catégorie est la même : l’existence se comprend à partir de la production. Le livre de Juganville soutient que c’est là une confusion des sens d’être, puisque seuls les choses et les aliments sont produits.

Ce désaccord a ses conséquences pratiques. Debord attend la fin du spectacle d’une réappropriation des moyens et des conditions de l’activité, « la possession directe des travailleurs sur tous les moments de leur activité » (SdS, th. 53). Le livre de Juganville répond par avance que cette voie ne touche pas au Système : « la socialisation des moyens de production (les centrales nucléaires autogérées, les banques nationalisées, la mise en commun des énergies fossiles, etc.) laisse croître le productivisme de la Production Totalisante. Il ne s’agit pas de dissoudre les rapports de production mais de comprendre que la Production Totalisante exploite tous les hommes » (Êtres, p. 272). L’exemple des « centrales nucléaires autogérées » dit assez où porte l’objection : changer le propriétaire de la machinerie ne change pas les causes de la production. Et le livre de Juganville va plus loin : « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit » (Êtres, p. 272). La révolution elle-même a changé de camp : « Le Système est le seul véritable révolutionnaire » (Êtres, p. 292). Debord l’avait d’ailleurs aperçu : le changement de ce qui existe, écrivait-il, n’est pas la propriété des hommes jeunes, « mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes » (SdS, th. 62).

Le désaccord touche enfin à la philosophie elle-même. Debord définit la dialectique comme « la pensée qui ne s’arrête plus à la recherche du sens de l’étant, mais s’élève à la connaissance de la dissolution de tout ce qui est » (SdS, th. 75). « Tout ce qui était absolu devient historique » (SdS, th. 73). Le livre de Juganville fait exactement ce que Debord déclare dépassé : il recherche le sens de l’étant, et il y trouve des invariants qui traversent les époques. Debord aurait sans doute soupçonné dans ces invariants un structuralisme, cette « pensée anti-historique » qui se place au point de vue de « l’éternelle présence d’un système qui n’a jamais été créé et qui ne finira jamais » (SdS, th. 201). Le livre de Juganville répond doublement à ce soupçon. D’abord, son Système n’est pas éternel : il est né d’une révolution datée, « la seule révolution de l’histoire de l’humanité » (Êtres, p. 292), et il est le nom de ce qui menace le monde, non celui de sa structure. Ensuite, les invariants ne sont pas hors de l’histoire : ils sont « trans-historiques », et Juganville reconnaît que leur explicitation dépend elle-même d’une situation historique : elle « n’arrive que maintenant parce qu’ils sont désormais menacés de confusion et même de destruction en totalité » (Êtres, p. 227). L’histoire n’est pas niée ; elle est ce qui rend visible, par la menace, ce qui la traverse.

C’est ce qui permet de mesurer ce qui sépare les deux attitudes finales. Debord : « la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir attendre » (SdS, th. 220), et le monde « possède déjà le rêve d’un temps dont il doit maintenant posséder la conscience pour le vivre réellement » (SdS, th. 164). Juganville : « L’ontologie est une éthique originelle négative qui affirme seulement, mais malgré tout, qu’il n’y a pas de bien sans différences ontologiques. Prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être » (Êtres, pp. 311-312). Debord veut que les hommes possèdent enfin ce qui leur a été dérobé. Juganville veut que le monde cesse d’être possédé.

La neutralité de l’ordinaire

Ce désaccord en recouvre un autre, qui porte sur la vie quotidienne. Pour Debord, elle est le lieu même de l’aliénation : le vécu individuel de la vie quotidienne séparée « reste sans langage, sans concept, sans accès critique à son propre passé » (SdS, th. 157). La critique doit la révolutionner. Pour Juganville, l’existence ordinaire est le fil conducteur de l’ontologie, et elle est neutre : « Impropre ou authentique, contemplative ou active, aliénée ou libre etc., l’existence est toujours structurée par des sens d’être » ; « Le banquier, le soldat, le prêtre, l’artiste, le paysan, le médecin, le chômeur, le révolutionnaire, etc. » partagent la même structure ontologique (Êtres, pp. 61-62). L’aliénation n’est pas niée : le travailleur est bien « le producteur dépossédé de la production : il est aliéné » (Êtres, p. 253). Mais elle n’atteint pas la structure de l’ordinaire.

Un exemple montre bien la différence de regard. Debord range le sport de compétition parmi les « affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique » (SdS, th. 62). Juganville prend la même scène pour décrire, sans la juger, une modalité de la co-affectivité : « dans les brasseries où est diffusée une épreuve sportive, tous les spectateurs vibrent à l’unisson et chantent d’une seule et même voix » (Êtres, p. 129). Le premier voit des spectateurs ; le second, des existants. Ce n’est pas que Juganville soit indulgent pour le monde du Système : il écrit lui-même que « le conformisme gagne jusqu’à notre manière d’aimer » (Êtres, p. 271). Mais sa description de l’ordinaire précède la critique et ne s’y confond pas. Le livre de Juganville ne refuse pas l’ordinaire au nom d’une vie vraie : il défend l’ordinaire contre ce qui l’attaque.

On touche ici à une question de vocabulaire qui n’est pas secondaire. Debord parle sans cesse de la vie : le spectacle est « le mouvement autonome du non-vivant » (SdS, th. 2), « la négation visible de la vie » (SdS, th. 10), et il faut lui opposer « le vivant se produisant lui-même ». Le livre de Juganville refuse ce terme pour les hommes : « Nous ne sommes ni des choses, ni des vivants » (Êtres, p. 77). La vie est le sens d’être des animaux, l’existence celui des hommes. Ce n’est pas une querelle de mots. Opposer la vie au non-vivant, c’est encore penser l’homme à partir de ce qu’il n’est pas, et le livre de Juganville soutient que toute stratification de ce genre manque l’irréductibilité de l’existence.

Le détournement, contraire de la citation

Reste le style. Debord consacre les thèses 204 à 209 à la manière dont la théorie critique doit s’écrire. Elle n’est « pas une négation du style, mais le style de la négation » (SdS, th. 204). Il en nomme deux procédés. Le premier est « le renversement du génitif », que Marx pratiquait lorsque, « de la philosophie de la misère », il tirait « la misère de la philosophie » (SdS, th. 206). Le second est le détournement, qui ramène « à la subversion les conclusions critiques passées qui ont été figées en vérités respectables » (SdS, th. 206). La thèse 207 en donne l’exemple en même temps que la règle, puisqu’elle reprend sans le nommer un passage des Poésies de Lautréamont : « Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. » Et la thèse 208 pose : « Le détournement est le contraire de la citation, de l’autorité théorique toujours falsifiée du seul fait qu’elle est devenue citation. »

Ces thèses décrivent assez exactement la manière dont est écrit le livre de Juganville, livre sans notes et sans noms, où les phrases des autres ne sont jamais données comme des autorités. On a montré ailleurs plusieurs de ces détournements. La lecture de Debord en fait apparaître d’autres. Le renversement du génitif, d’abord, y est constant : « la violence bureaucratique ou la bureaucratisation de la violence » (Êtres, p. 283) ; « Le Système exploite en produisant et produit en exploitant » (Êtres, p. 268) ; « Les machinations humaines sont exploitées par la machinerie » (Êtres, p. 272) ; « Le monde de la production devient la production du monde » (Êtres, p. 310). La formule « La mondialisation du marché est la marchandisation du monde » (Êtres, p. 263) a même un modèle chez Debord, qui écrivait que chaque marchandise réalise « le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi bien le devenir-marchandise du monde » (SdS, th. 66).

Le détournement proprement dit y est aussi à l’œuvre. Le proverbe de la production ordinaire, « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs » (Êtres, p. 205), revient retourné pour dire la logique des camps : le totalitarisme « renverse le proverbe de la production ordinaire : “On ne casse pas d’œufs sans faire une omelette” » (Êtres, p. 289). Les « eaux glacées du calcul égoïste », par lesquelles le Manifeste de Marx décrivait la bourgeoisie, deviennent « les eaux glacées de la logique productiviste » (Êtres, p. 270). La double devise que les surréalistes tiraient de Marx et de Rimbaud, transformer le monde et changer la vie, est rendue au Système, qui l’accomplit à sa façon : la Production Totalisante « envahit le monde, transforme le monde et change la vie » (Êtres, p. 275). Enfin, la seule citation attribuée du livre, l’exergue d’Antelme (« Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose »), reparaît vers la fin sans guillemets, devenue thèse : « La Production Totalitaire peut tuer un homme, mais elle ne peut pas le changer en autre chose » (Êtres, p. 307). C’est le cas limite du procédé que Debord décrit : la citation n’est plus citée, elle est absorbée dans le texte dont elle devient la conclusion.

Il y a pourtant, dans cette dette, une différence qui rejoint toutes les autres. Pour Debord, le détournement est une arme : il « n’a fondé sa cause sur rien d’extérieur à sa propre vérité comme critique présente » (SdS, th. 208), et il appartient à une théorie qui ne vaut qu’en s’unissant à une pratique révolutionnaire (SdS, th. 203). Chez Juganville, le détournement sert une description. Il ne retourne pas les vérités respectables pour les détruire, mais pour les reconduire aux choses mêmes. L’arme est la même ; l’usage est autre. Debord pouvait dire de la vérité, avec Hegel, qu’elle « n’est pas comme le produit dans lequel on ne trouve plus de trace de l’outil » (SdS, th. 206). Le livre de Juganville, qui fait disparaître ses sources dans son texte, est de ce point de vue un produit achevé. Mais pour qui sait les lire, les traces de l’outil y demeurent.

Questions ouvertes

  1. Debord situe la faiblesse de la philosophie occidentale dans la domination des « catégories du voir » (SdS, th. 19) ; le livre de Juganville la situe dans celle des catégories de la production, dont l’idée elle-même serait issue (Êtres, p. 208). Le spectacle peut-il alors se comprendre entièrement comme une forme de la Production Totalisante, ou bien la production d’apparences, d’images et de pseudo-événements constitue-t-elle un type de production qui exigerait une analyse propre, à côté de la production des choses et des aliments ?
  2. L’émancipation que Debord oppose au spectacle est celle du « vivant se produisant lui-même » (SdS, th. 74), tandis que le livre de Juganville voit dans le projet de l’homme qui « cherche à se produire totalement lui-même » la marque de la Production Totale (Êtres, p. 297). Peut-on concevoir une critique du Système qui ne pense pas l’existence à partir de la production, et quelle forme d’action commune lui correspondrait, si l’autogestion de la machinerie « laisse croître le productivisme » (Êtres, p. 272) ?
  3. Debord trouve l’irréductible dans une classe qui « demeure irréductiblement existant[e] » sous l’aliénation (SdS, th. 114) ; Juganville le trouve dans les sens d’être, que le Système voile sans pouvoir les abolir, du moins jusqu’à la Production Totale (Êtres, p. 275). Ces deux irréductibles s’excluent-ils, ou bien la résistance historique dont parle Debord n’est-elle possible que parce que l’existence, comme sens d’être, ne peut être changée en autre chose ?

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