ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & LE MAL

Êtres et l’échelle du mal

Quatre degrés de production, quatre degrés de mal

Le dernier fil transversal referme le livre sur lui-même : à chaque régime de production que le livre distingue correspond un type de mal spécifique, dans une progression à quatre degrés qui n’est jamais présentée d’un seul tenant, mais qu’on peut reconstituer en suivant le livre chapitre après chapitre.

Le bien et le mal ontologiques : deux formules empruntées et retournées

Cette échelle tout entière se déploie entre deux pôles, chacun emprunté et retourné à sa manière, déjà repérés séparément ailleurs dans ce dossier. Le bien y prend la forme de ce que Heidegger, dans la Lettre sur l’humanisme, nomme l’« éthique originelle » — un séjour auprès de l’être plutôt qu’une discipline de règles codifiées, dont l’article consacré à Heidegger montre qu’il se condense, dans le livre, en une formule unique : « prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être » (p. 311), le Seinlassen devenu définition de l’éthique du livre tout entier.

Le mal, à l’autre pôle, reprend et retourne une formule de Levinas — « l’être est le mal » — déjà signalée dans l’article sur le style comme l’un des détournements les plus nets du livre : chez Levinas, l’affirmation reste inconditionnelle ; le livre la transforme en hypothèse conditionnelle, qui ne se vérifie que dans un cas précis — lorsque la production envahit le donné, lorsque les sens d’être cessent d’être laissés être pour être soumis au régime de l’exploitation. Le bien et le mal du livre ne sont donc jamais deux notions morales indépendantes : ce sont les deux noms d’un seul et même rapport à l’être, selon qu’on le laisse être ou qu’on l’y soumet.

Le mal ordinaire : ce qui confirme plutôt qu’il n’atteint

Le premier degré est celui de la production ordinaire : le mal y reste affaire de vices individuels — cupidité, colère, jalousie, ressentiment. Le livre insiste sur un point capital : maltraiter un homme « comme un chien » ne confond jamais réellement l’homme avec un animal, cela présuppose au contraire qu’on le reconnaisse comme un homme. Le mal ordinaire, aussi grave soit-il, ne fait donc jamais que confirmer l’irréductibilité des sens d’être — il ne les atteint jamais dans leur structure même.

Le Mal Totalisant : une structure sans intention malveillante

Le deuxième degré correspond à la Production Totalisante : un mal qui ne réside dans la décision malveillante d’aucun individu en particulier, mais qui est produit par le fonctionnement ordinaire du système lui-même — l’exploitation des sens d’être donnés comme simple stock, sans qu’aucun acteur isolé n’ait besoin d’être personnellement malfaisant pour que le Système la produise.

Cette structure rappelle, en passant, les « structures de péché » que Jean-Paul II nomme dans Sollicitudo Rei Socialis (1987) — même si le pape tient, lui, à ce que « à l’origine de toute situation de péché se trouvent toujours des hommes pécheurs », ce que le Mal Totalisant du livre n’exige pas.

Le Mal Totalitaire : la destruction comme fin plutôt que comme moyen

Le troisième degré correspond à la Production Totalitaire : la destruction n’y est plus un effet secondaire du Système, elle en devient la fin explicitement recherchée — produire un homme nouveau exige, structurellement, la destruction méthodique de ceux qui ne s’y conforment pas. C’est le degré où le livre situe la formule que porte l’exergue d’Antelme : la Production Totalitaire peut tuer un homme, mais ne peut jamais le changer en autre chose.

Le Mal Total : le risque que l’être lui-même devienne le Mal

Le quatrième et dernier degré, le plus radical, correspond à la Production Totale : ce n’est plus telle destruction particulière qui est en jeu, mais la possibilité que l’entrelacs des sens d’être soit aboli dans son ensemble — un monde totalement produit où « l’être » lui-même, selon la formule du livre reprise et retournée contre Levinas, deviendrait le Mal.

Une échelle adossée à celle de la production, et qui la dépasse

Ce qui rend cette progression remarquable, c’est qu’elle suit exactement l’échelle de la production établie dans la troisième partie du livre — ordinaire, totalisante, totalitaire, totale — sans jamais s’y réduire complètement. Car le mal ordinaire, lui, n’est pas propre à un régime historique daté : il traverse toutes les époques, y compris celles où la production reste à échelle humaine. C’est cette échelle à quatre degrés, calquée sur celle de la production mais qui commence un cran plus tôt qu’elle, qui permet au livre de formuler, en conclusion, son « éthique originelle négative » (p. 310) : il n’y a de bien possible qu’à la condition de maintenir, à chaque degré, les différences ontologiques que chaque forme de mal, à sa manière, menace d’effacer.

Ce que cette échelle a d’inédit dans la tradition philosophique

Aucune des grandes conceptions du mal héritées de la tradition ne fait dépendre le mal d’une échelle productive et historique de cette manière. La tradition théologique classique, chez Augustin ou Thomas, pense le mal comme privatio boni — une pure absence, un manque d’être, jamais une substance positive. Le livre renverse presque exactement cette structure à son degré le plus radical : le Mal Total n’est pas un déficit d’être, c’est un excès — la possibilité que l’être produit envahisse et efface la pluralité des sens d’être donnés, une saturation plutôt qu’un manque. Une parenté structurelle existe aussi, sur ce point précis, avec la métaphysique du mal de Schelling, dans ses Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine (1809), qui refuse de même toute définition privative du mal pour lui reconnaître une positivité réelle.

Le mal radical kantien, de son côté, reste un problème de la volonté individuelle — la subordination de la loi morale à l’amour de soi, un phénomène qui ne quitte jamais le sujet moral singulier. Rien de comparable, chez Kant, à une échelle où le mal se transforme selon des régimes historiques et structurels de production plutôt que selon des états de la volonté.

Le contraste le plus instructif reste peut-être celui avec Arendt elle-même, pourtant déjà mobilisée par le livre : la banalité du mal reste chez elle un phénomène de la pensée absente, un trait psychologique et moral encore attaché à des individus. Le livre déplace le mal d’un cran : ce n’est plus l’absence de pensée qui produit le mal, c’est la structure même du Système de production, indépendamment de toute psychologie individuelle. Aucune des grandes traditions — morale chez Kant, métaphysique chez Augustin, psychologique chez Arendt — ne pense ainsi le mal à même l’histoire des régimes de production : c’est peut-être la thèse la plus originale de tout le livre.

Une même structure, en un coup d’œil

Le tableau suivant résume, cause par cause, ce que chaque degré de cette échelle fait subir aux sens d’être — le régime ordinaire servant de point de départ légitime, les trois suivants n’étant jamais que son extension, avec une radicalité croissante.

Production ordinaire Production Totalisante Production Totalitaire Production Totale
Sens d’être Les choses et les aliments (éléments, animaux, végétaux) Les hommes Les sens d’être
Cause matérielle La matière première Stock Masses humaines L’étant
Cause formelle La forme Marchandise Idéologie Information (?)
Cause motrice L’artisan et ses outils Les machines et les travailleurs Les camps et les hommes ordinaires Techno-science
Cause finale L’usage et la consommation Argent Homme nouveau Mutant

Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.