L’Internationale situationniste est la revue du groupe du même nom. Douze numéros en parurent à Paris entre juin 1958 et septembre 1969, animés principalement par Guy Debord, sous une couverture métallisée de couleur différente à chaque livraison. On y trouve des articles signés et des « notes éditoriales » collectives, des comptes rendus de conférences, des coupures de presse détournées, des polémiques et des exclusions. La revue n’est pas un livre : elle est le journal de bord d’une recherche qui change de terrain en cours de route, de l’art et de l’urbanisme, à ses débuts, à la critique de la vie quotidienne et à la théorie des Conseils ouvriers à la fin. La Société du spectacle, dont on a confronté ailleurs les thèses au livre de Juganville, en est issue ; mais une part de ce que la revue a tenté ne s’y retrouve pas, et d’abord ce qui a donné son nom au groupe : la construction des situations.
Le livre de Juganville ne nomme pas l’Internationale situationniste, et le mot de situation, qui lui est commun avec elle, pourrait faire croire à une rencontre plus étroite qu’elle n’est. Les deux usages ne se tiennent pas sur le même plan. Le livre de Juganville est une ontologie : il décrit les structures du monde, les sens d’être qui s’entrelacent en situations. La revue pose une question existentielle, qu’elle formule elle-même comme celle de « l’emploi de la vie » (IS 3, p. 4) : comment vivre, et comment faire en sorte que la vie quotidienne cesse d’être une survie. On ne gagne donc pas grand-chose à confronter terme à terme ce qui, dans un cas, relève de la structure du monde et, dans l’autre, d’une manière d’exister. Le point d’achoppement est ailleurs. Il tient en une équivalence que la revue n’a cessé de développer : construire des situations, c’est réaliser l’art dans la vie quotidienne, étendre l’œuvre à l’existence entière. Or l’œuvre, dans le livre de Juganville, est une production. Le projet existentiel des situationnistes engage ainsi une décision ontologique, qu’ils n’ont pas aperçue : celle de comprendre l’existence à partir de la production. C’est ce point qu’on voudrait examiner, en s’efforçant de ne pas revenir sur ce qui a été dit à propos de La Société du spectacle, sauf pour y renvoyer.
Les références à la revue sont données sous la forme « IS 3, p. 7 » : numéro de la revue, puis page. La pagination est celle de l’édition originale, que reproduisent les rééditions en fac-similé. Le Rapport sur la construction des situations, rédigé par Debord en 1957 pour préparer la fondation du groupe, est désigné par « Rapport » ; ses rééditions ne partagent pas une même pagination, et l’on n’y renverra donc que par son titre. Les références au livre de Juganville sont précédées de « Êtres, p. ».
Deux plans
La définition de 1958 est connue : la situation construite est un « moment de la vie, concrètement et délibérément construit par l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements » (IS 1, p. 13). Six ans plus tard, un questionnaire fictif permet à la revue de préciser que le mot situationniste « définit une activité qui entend faire les situations, non les reconnaître », et de détourner la onzième thèse sur Feuerbach : « Jusqu’à présent, les philosophes et les artistes n’ont fait qu’interpréter les situations ; il s’agit maintenant de les transformer. » La revue nomme même l’adversaire : il s’agit de remplacer « la frontière fixe des situations-limites que la phénoménologie s’est complue à décrire, par la création pratique des situations » (IS 9, p. 24).
On pourrait lire dans cette phrase une objection adressée par avance au livre de Juganville, qui veut « rapprendre à voir le monde » et le « laisser être », car le monde « est à décrire, plutôt qu’à construire ou à constituer, et encore moins à produire » (Êtres, p. 56). Ce serait pourtant un contresens. La situation dont parle le livre de Juganville n’est pas un moment de la vie que l’on pourrait remplacer par un autre. C’est le monde ambiant lui-même en tant qu’il est à chaque fois articulé : « Le monde ambiant est la situation » (Êtres, p. 164) ; « Toute situation est un entrelacs des sens d’être. Ni un assemblage d’étants, ni leur cadre, mais une configuration historique et locale, un entrelacs singulier » (Êtres, p. 238). Une soirée organisée par des situationnistes, avec son décor et son « metteur en scène » (IS 1, p. 12), est encore une situation au sens du livre de Juganville, un entrelacs d’hommes, de choses, d’aliments et d’éléments. Construire un moment de la vie ne contredit pas que le monde soit donné ; la construction a lieu dans le monde et en suppose les structures. Debord l’indiquait d’ailleurs dès le Rapport de 1957 : « La vie d’un homme est une suite de situations fortuites », et ces situations sont, « dans leur immense majorité, si indifférenciées et si ternes qu’elles donnent parfaitement l’impression de la similitude » (Rapport). Ce qu’il s’agit de construire, ce n’est pas la situation comme telle, c’est la qualité d’un moment : « un ensemble d’impressions déterminant la qualité d’un moment » (ibid.).
Le livre de Juganville a d’ailleurs prévu cette différence de plans. L’existence ordinaire qu’il prend pour fil conducteur n’est pas un style d’existence parmi d’autres, elle est neutre : « Impropre ou authentique, contemplative ou active, aliénée ou libre etc., l’existence est toujours structurée par des sens d’être » (Êtres, pp. 61-62). On a vu, à propos de La Société du spectacle, ce que cette neutralité signifie face à la critique de la vie quotidienne. Les oppositions par lesquelles la revue pense sa tâche, la survie et la vie, la passivité et la créativité, le temps mort et le moment passionné, se tiennent toutes à l’intérieur de cette neutralité. Elles concernent des modalités de l’existence ; elles ne touchent pas, et ne prétendent pas toucher, aux structures du monde. Sur ce plan, le livre de Juganville n’a rien à objecter à la revue, ni la revue au livre de Juganville. On peut souhaiter avec elle que la vie quotidienne soit moins pauvre, sans rien changer à ce que sont un arbre, une table ou un repas.
La difficulté commence lorsque la revue dit en quoi consiste la construction. Elle ne se contente pas de vouloir une vie plus libre ; elle en décrit la fabrication, et cette description emploie des catégories qui, elles, sont ontologiques : la matière, la forme, l’agent, la fin. C’est là que les deux plans se croisent.
Réaliser l’art
La construction des situations est née du dépassement de l’art. Presque tous les fondateurs du groupe venaient de la peinture, de la poésie ou du cinéma, et la revue répète de numéro en numéro que l’art séparé est mort et qu’il faut le réaliser. Les « Thèses sur la révolution culturelle » de Debord, dans le premier numéro, en donnent la formule la plus dense : « L’art peut cesser d’être un rapport sur les sensations pour devenir une organisation directe de sensations supérieures. Il s’agit de produire nous-mêmes, et non des choses qui nous asservissent » (IS 1, p. 21). Le Rapport de 1957 en avait donné le lieu : « L’art intégral, dont on a tant parlé, ne pouvait se réaliser qu’au niveau de l’urbanisme » ; et il en avait donné la définition : « La création n’est pas l’arrangement des objets et des formes, c’est l’invention de nouvelles lois sur cet arrangement » (Rapport). Créer, ce n’est plus disposer des choses dans le monde, c’est légiférer sur leur disposition. Asger Jorn écrit que « la monnaie est l’œuvre d’art transformée en chiffres » et que « le communisme réalisé sera l’œuvre d’art transformée en totalité de la vie quotidienne » (IS 4, p. 21). Le manifeste de 1960 annonce que « tout le monde » deviendra « artiste à un stade supérieur, c’est-à-dire inséparablement producteur-consommateur d’une création culturelle totale », et précise en quoi consistera cet art : « la construction de leur propre vie » (IS 4, pp. 37-38). En 1963, encore : « Les temps de l’art sont révolus. Il s’agit maintenant de réaliser l’art, de construire effectivement, à tous les niveaux de la vie, ce qui, auparavant, n’a pu être qu’illusion ou souvenir artistique » (IS 9, p. 41). Et Mustapha Khayati résume en 1966 : la poésie, au sens situationniste, signifie « qu’on ne peut se réaliser dans une « œuvre », mais au contraire se réaliser tout court » (IS 10, p. 51).
On objectera que la revue oppose la situation à l’œuvre : « La situation est conçue comme le contraire de l’œuvre d’art, qui est un essai de valorisation absolue, et de conservation, de l’instant présent » (IS 3, p. 7). Mais ce qu’elle refuse dans l’œuvre, c’est sa durée et sa séparation, non son mode de venue à l’être. La situation reste une création, un artefact ; elle est seulement un artefact éphémère et sans spectateurs. Elle « rompt radicalement avec les œuvres durables », mais elle « veut se fonder sur l’objectivité d’une production artistique » (IS 4, p. 10). Le refus de l’œuvre est un refus de l’œuvre close, au profit d’une œuvre étendue à tout : la revue parle d’une « création globale de l’existence » (IS 3, p. 12).
Or le livre de Juganville range expressément l’œuvre parmi les productions. Après avoir décrit la production des choses selon les quatre causes, il écrit : « Un autre type de production vient confirmer la structure du système des causes : l’œuvre d’art » (Êtres, p. 214). L’œuvre s’en distingue, non par ses causes, mais par ce qu’elle devient une fois achevée : elle « ne sert à rien mais requiert une contemplation », et « la création apparaît dans l’œuvre alors que la production de la chose disparaît dans son usage » (Êtres, p. 215). L’art est ainsi « hyper-ordinaire », « à la limite de l’ordinaire mais pas en dehors de l’ordinaire » ; et l’on ne peut, à cette limite, séjourner que « temporairement » (Êtres, p. 57). Si l’on suit le livre de Juganville, réaliser l’art dans la vie quotidienne revient donc à deux choses à la fois. C’est d’abord abolir ce qui faisait de l’art un art, sa frontière avec l’ordinaire : un hyper-ordinaire généralisé n’est plus hyper-ordinaire. C’est ensuite, et surtout, faire de l’existence l’objet d’une production, puisque l’œuvre, qui en est le modèle, est elle-même produite.
Les quatre causes d’une situation
La revue a décrit la construction des situations avec assez de précision pour qu’on puisse y reconnaître, terme à terme, les quatre causes que le livre de Juganville analyse dans la production ordinaire.
La cause matérielle, d’abord. La revue la nomme avec constance, et elle la nomme matière. Le Rapport demande déjà que l’architecture avance « en prenant comme matière des situations émouvantes, plus que des formes émouvantes » (Rapport). Constant parle de « cette vie que nous considérons comme la matière même de la création future » (IS 3, p. 27). Le programme du Bureau d’urbanisme unitaire porte un paragraphe intitulé « Matière première et transformation », où la construction des situations est « la libération des énergies inépuisables contenues dans la vie quotidienne pétrifiée » (IS 6, p. 18). Le texte sur la « frontière situationniste » pose que « le situationniste considère son environnement et lui-même comme plastiques » (IS 5, p. 8), et Alexander Trocchi précise que ce n’est « pas seulement l’environnement qui est en question, plastique, soumis au changement, mais les hommes aussi » (IS 8, p. 53). Ce que la revue appelle matière, ce n’est pas seulement le bois ou le béton des décors : c’est la vie et les hommes eux-mêmes.
La cause formelle, ensuite : la situation est d’abord un projet, une « ambiance unitaire » conçue d’avance, dont la revue envisage même la notation par « schémas » et « équations » (IS 5, p. 9). Le premier numéro décrit le travail d’une « équipe de chercheurs » qui étudierait un « projet de situation » avant sa réalisation (IS 1, p. 12). La cause motrice : il y faut un « directeur — ou metteur en scène », des « agents » (IS 1, p. 12), et Constant prévoit que les ambiances de la ville nouvelle seront « régulièrement et consciemment changées, à l’aide de tous les moyens techniques, par des équipes de créateurs spécialisés, qui seront donc situationnistes de profession » (IS 3, p. 40). La revue corrigera cette perspective en annonçant que le situationniste exerce « le dernier des métiers », destiné à disparaître lorsque tout le monde sera artiste (IS 4, p. 38) ; mais la correction déplace l’agent sans supprimer la cause : chacun deviendra le producteur de sa propre vie. La cause finale, enfin : la situation est faite pour être vécue, « inséparable de sa consommation immédiate, comme valeur d’usage » (IS 4, p. 10), et la revue définit son domaine comme « la valeur d’usage de la vie » (IS 5, p. 8). La vie a une valeur d’usage, comme une chose.
Cette analyse n’est pas une réduction polémique. La revue a elle-même tenté de distinguer construire et produire. Contre Sartre, qui jugeait que « l’époque construit plus qu’elle ne détruit », elle écrit que « la balance de l’épicier penche vers le plus lourd, mais c’est à partir d’une confusion entre construire et produire » : plus de bateaux, d’immeubles et d’automobiles ne font pas une construction (IS 7, p. 23). La distinction ne tient pourtant pas jusqu’au bout. Le même numéro annonce que la société future « ne sera pas fondée sur la production industrielle », et reprend aussitôt le mot : le « type de production absolument nouveau » qui s’y prépare, « c’est la construction des situations, la construction libre des événements de la vie » (IS 7, p. 17). Debord avait écrit un an plus tôt que « la production centrale d’un travail industriel entièrement reconverti sera l’aménagement de nouvelles configurations de la vie quotidienne, la création libre d’événements » (IS 6, p. 27). La construction est une production d’un genre supérieur ; elle n’est pas autre chose qu’une production.
Le livre de Juganville soutient que seuls les choses et les aliments sont produits. L’existence ne l’est pas, ni l’événement, qui « n’est pas l’actualisation de causes comme la production d’une chose dépend des causes qui l’ont précédée » (Êtres, p. 100). On a vu, à propos de La Société du spectacle, ce que le livre de Juganville objecte à un sujet pensé comme « le vivant se produisant lui-même ». La revue permet de voir d’où vient cette pensée : non pas d’abord de la dialectique, mais de l’art, et plus précisément d’une idée de l’art comme production étendue à la vie. L’histoire même de la revue offre un contrepoint. En mai 1968, le mouvement des occupations est vécu, selon le dernier numéro, avec « le sens de l’événement irréversible, avec le sentiment du fait que « rien ne serait plus comme avant » » ; et la revue ajoute : « Naturellement, nous n’avions rien prophétisé » (IS 12, pp. 3-4). Le plus grand moment de l’histoire situationniste ne fut pas une situation construite. Il advint.
Une œuvre qui se consomme
La construction des situations a un modèle de production particulier, que le refus de l’œuvre durable rend visible. Si la situation est le contraire de l’œuvre qui se conserve, elle ressemble à ce que le livre de Juganville appelle un aliment : un produit dont la raison d’être est d’être consommé. Elle est faite pour un « moment unique », comme le dit la déclaration d’Amsterdam (IS 2, p. 32), et « chaque situation, aussi consciemment construite qu’elle puisse être, contient sa négation et va inévitablement vers son propre renversement » (IS 3, p. 7). Le Rapport le disait sans détour : « Nos situations seront sans avenir, seront des lieux de passage. Le caractère immuable de l’art, ou de toute autre chose, n’entre pas dans nos considérations, qui sont sérieuses. L’idée d’éternité est la plus grossière qu’un homme puisse concevoir à propos de ses actes » ; l’attitude situationniste consiste à « miser sur la fuite du temps, contrairement aux procédés esthétiques qui tendaient à la fixation de l’émotion » (Rapport). Pinot-Gallizio annonce un monde où « tous nos biens seront collectifs, et en autodestruction rapide » (IS 3, p. 34) ; un correspondant israélien, que « dans la société vraiment révolutionnaire, le nouveau se détruira lui-même » (IS 4, p. 23).
La revue entend échapper ainsi à la marchandise, dont Jorn situe la racine dans « le système du stockage » (IS 4, p. 20). Mais elle confond ce que le livre de Juganville distingue : la tenue des choses et leur accumulation. Les produits, une fois venus à l’être, « acquièrent une « autonomie » d’être, une tenue dans l’être », un maintien, qui n’est pas le stock (Êtres, p. 216). En renonçant à la durée pour échapper au stock, la revue se rapproche sans le voir de ce que le livre de Juganville décrit comme le propre du Système, dont les produits sont faits « pour être détruits et reproduits le plus rapidement » (Êtres, p. 270). Elle a remarqué, à propos des gadgets les plus récents, « la machine qui ne sert à rien, la machine qui se détruit d’elle-même » (IS 10, p. 40) ; elle y voyait un signe de la fin prochaine de la marchandise, non une parenté avec son propre projet.
Produire l’homme
Si la vie est une matière et les hommes eux-mêmes une matière plastique, la construction des situations doit s’étendre jusqu’à l’homme. La revue l’a écrit sans détour. Trocchi : « Nous devons rejeter la fiction conventionnelle de « l’immuable nature humaine ». Il n’y a en fait aucune permanence de cette sorte, nulle part. Il n’y a qu’un devenir » ; il faut « prendre le contrôle de l’évolution humaine en assumant le contrôle de nous-mêmes » (IS 8, p. 48). Le programme du Bureau d’urbanisme unitaire parle d’individus « qui en tant que tels n’existent pas encore » (IS 6, p. 18). Pinot-Gallizio conclut son discours de 1959 en confiant aux artistes et aux savants la tâche « de créer d’une autre manière la terre, les océans, les animaux : le soleil et les autres étoiles ; l’air, les eaux et les choses. Et il nous appartiendra de souffler sur l’argile pour donner naissance au nouvel homme » (IS 3, p. 35). L’énumération reprend tout ce qui est, éléments, animaux, choses et hommes, et le reprend pour le refaire. C’est l’extension de l’œuvre à la vie poussée jusqu’à son terme : l’œuvre devient création du monde.
Le livre de Juganville décrit ce terme sous le nom de Production Totale. « Peut-on réussir à produire un homme nouveau ? » (Êtres, p. 296). Sa réponse est que « la Production Totale fait varier les invariants. Produire les sens d’être signifie produire des mutants » (Êtres, p. 310). Il ne s’agit pas de confondre le discours de Pinot-Gallizio avec les laboratoires de génie génétique, et la revue elle-même a rejeté avec mépris la proposition d’un cybernéticien, Abraham Moles, qui lui suggérait en 1963 de chercher les situations nouvelles « dans l’axe de la technologie », par exemple dans « la fabrication, biologiquement concevable, de femmes à deux paires de seins » (IS 9, pp. 46-47). Mais elle n’a répondu que par l’injure (« Petite tête… », IS 9, p. 47), et la question de Moles demeurait : dès lors que les hommes sont tenus pour plastiques, qu’est-ce qui sépare la construction libre de la mutation administrée ? La revue ne pouvait répondre que par la finalité, la liberté et le désir. Le livre de Juganville répond par l’être : ce qui ne doit pas être produit, ce sont les sens d’être eux-mêmes. Entre l’immuable que Trocchi refuse et le pur devenir qu’il proclame, il cherche ce qui, dans le devenir, demeure : les sens d’être « traversent ces devenirs comme invariants structurels » (Êtres, p. 310). Et la description de l’existence dévoile, selon la conclusion du livre de Juganville, « les structures de la condition humaine : la naissance, la mort, l’ipséité – le fait d’être soi » (Êtres, p. 313).
C’est sur l’ipséité que le projet existentiel des situationnistes engage le plus clairement une ontologie. Le Rapport de 1957 voulait « élargir la part non-médiocre de la vie », et précisait qu’on pouvait en parler « comme d’une entreprise d’augmentation quantitative de la vie humaine, plus sérieuse que les procédés biologiques étudiés actuellement ». Il en tirait une thèse sur l’existence elle-même : « La théorie situationniste soutient résolument une conception non-continue de la vie. La notion d’unité doit être déplacée depuis la perspective de toute une vie — où elle est une mystification réactionnaire fondée sur la croyance en une âme immortelle, et, en dernière analyse, sur la division du travail — à la perspective d’instants isolés de la vie, et de la construction de chaque instant par un emploi unitaire des moyens situationnistes » (Rapport). L’unité n’est plus celle d’une vie, mais celle d’un moment construit. Le livre de Juganville ne défend pas, contre cette thèse, la continuité d’un sujet. Il refuse lui aussi qu’il y ait « quelqu’un qui subsisterait sous les événements qui nous surviennent », et jusqu’à l’idée d’une existence qui m’appartiendrait en propre : « Mon existence est intransférable mais pas à chaque fois mienne » (Êtres, pp. 98-99). L’ipséité, le fait d’être soi, ne précède pas l’existence ; elle advient : « L’événement nous singularise et fait passer de l’existence à l’existant » ; « nous devenons nous-même pour autant que quelque chose nous arrive » (Êtres, p. 99). Le Rapport et le livre de Juganville s’accordent donc pour écarter l’âme immortelle et toute unité substantielle de la vie. Ils se séparent sur l’origine de la singularité. Pour Debord, l’unité doit être reportée sur des instants que l’on construit ; pour Juganville, on devient soi par des événements qui nous échoient, qui nous dépassent « toujours même quand nous en sommes « à l’origine » » (Êtres, p. 99), et qui surviennent « sans causes » (Êtres, p. 100). Une existence faite d’instants construits ne serait pas seulement une existence discontinue : ce serait une existence dont la singularité devrait être produite, moment après moment. Or ce qui singularise, selon le livre de Juganville, est précisément ce qui ne se produit pas.
Le monde comme matériau
La même extension de l’œuvre gouverne le rapport de la revue à la nature et à la technique, et c’est ici que la confrontation porte, non plus sur des mots, mais sur ce que deviennent les éléments, les végétaux et les animaux. La domination de la nature n’y est jamais mise en question ; seul son usage l’est. « La domination de la nature peut être révolutionnaire ou devenir l’arme absolue des forces du passé » (IS 1, p. 8). « L’appropriation de la nature par les hommes est précisément l’aventure dans laquelle nous sommes embarqués. On ne peut la discuter ; mais on ne peut discuter que sur elle, à partir d’elle » (IS 8, p. 3). Constant voit dans les constructions immenses de la ville nouvelle « la possibilité de vaincre la nature et de soumettre à notre volonté le climat, l’éclairage, les bruits » (IS 3, p. 38) ; dans la « zone jaune » de New Babylon, la surface est « éclairée et climatisée artificiellement », et « on n’a cependant nulle part cherché à imiter les conditions naturelles » (IS 4, p. 24). Le dernier numéro réclame un « droit de conquête sur la nature » (IS 12, p. 79), et un article sur l’astronautique voit les hommes partir dans l’espace « pour faire de l’Univers le terrain ludique de la dernière révolte : celle qui ira contre les limitations qu’impose la nature », « comme maîtres sans esclaves qui passent en revue leurs domaines : l’Univers entier mis à sac pour les conseils de travailleurs » (IS 12, p. 81).
Une œuvre a besoin d’un matériau, et l’œuvre étendue à la vie a besoin du monde entier comme matériau. Le livre de Juganville décrit ce geste comme celui de la Production Totalisante : « On cherche désormais à climatiser le climat » (Êtres, p. 249). Ce que Constant appelait jeu des ambiances est, de ce point de vue, la disparition de l’élément comme tel ; et ce que la revue appelle conquête est l’insertion de ce qui est dans le système des causes de la production, là où, « dans le monde ordinaire, le fleuve suit son cours, le chêne croît, les vaches paissent » sans que « aucun de ces trois sens d’être » soit « là pour la production » (Êtres, p. 247). La revue a eu des voix discordantes : une ville « poursuivie par la forêt » et un « mariage avec la nature » (IS 3, p. 14), ou Uwe Lausen : « Nous ne nous définissons pas comme étant contre la nature » (IS 8, p. 58). Elles n’ont pas changé l’orientation d’ensemble.
La technique suit la même pente, mais la revue y a davantage hésité. Elle a d’abord partagé l’optimisme de Constant : « Nous sommes apparemment tous d’accord sur le rôle positif de l’industrie » (IS 2, p. 24). Elle a ensuite conçu de reconvertir les machines « dans le sens d’un accroissement du pouvoir réel des hommes » (IS 7, p. 10), tandis qu’André Frankin assignait au siècle « la disparition du milieu technique par la technique elle-même » (IS 3, p. 25). En 1964, elle fait son autocritique : la tendance à l’intégration, exprimée dans la revue « depuis l’interprétation de l’urbanisme unitaire par Constant », était « infiniment plus dangereuse que la vieille conception artistique » (IS 9, p. 3) ; et elle écrit que « la route du contrôle policier parfait de toutes les activités humaines et la route de la création libre infinie de toutes les activités humaines est une : c’est la même route des découvertes modernes. Nous sommes forcément sur la même route que nos ennemis — le plus souvent, les précédant — mais nous devons y être, sans aucune confusion, en ennemis. Le meilleur gagnera » (IS 9, p. 4). En 1969, Vaneigem attend encore « l’appropriation des machines par la créativité collective » et confie aux assemblées « télex, ordinateurs, télévisions » (IS 12, p. 77).
Le livre de Juganville formule cette position avant de la réfuter, et presque dans les termes de la revue : « on répondra encore que si ces appareils servent actuellement la cause de l’exploitation, on pourra les mobiliser pour mettre fin à la misère et au travail et, de proche en proche, aux idoles et aux tyrannies ». La réponse tient en trois questions et une phrase : « Mais comment accéder à l’hôpital sans passer par le pont ? Comment n’être pas accaparé sur une chaîne de production ? Qu’est-ce que conserver une distance à l’égard de l’électricité ? Que tout dépende de la finalité des moyens est une illusion » (Êtres, p. 246). Elle rejoint ce qui précède. Si l’on pense la vie comme une œuvre, la technique est l’outillage de l’œuvre, et la seule question est de savoir qui la tient en main. C’est précisément la question que le livre de Juganville juge secondaire, parce que les machines fonctionnent « en engrenage, comme des rouages au sein d’une mégamachine » (Êtres, p. 256), et que leur usage est prescrit par cet engrenage avant de l’être par une décision. Le livre de Juganville ne prêche pas pour autant l’abandon des machines : « Les machines ont aboli l’esclavage (abolir les machines, serait-ce rétablir l’esclavage ?) » (Êtres, p. 257). Il refuse seulement que l’on puisse en changer l’être en en changeant le maître.
La route
On revient ainsi à la phrase de 1964 : la route du contrôle policier et celle de la création libre sont une seule route, et le meilleur gagnera. La revue a vu que son jeu pouvait être joué par d’autres. Elle a reconnu dans la reconstitution, par l’armée américaine, de villages vietnamiens « avec odeurs, poules et cochons noirs » sur la côte californienne « l’exemple inverse de la notion de « situation construite » » (IS 10, p. 66) ; elle a vu le Club Méditerranée promettre à ses clients de devenir « le créateur » de leur propre vie (IS 10, p. 61). Elle en a conclu qu’il fallait, sur la même route, aller plus vite que l’ennemi.
Le livre de Juganville connaît aussi une route. Il oppose le vieux pont de pierre, qui manifeste les rives et rassemble la contrée, au pont d’autoroute, qui « s’efface dans sa fonctionnalité » au-dessus de villes et de campagnes devenues de simples « zones » (Êtres, pp. 245-246). Sur une autoroute, la question de savoir qui conduit le plus vite n’est pas indifférente, mais elle laisse intact ce que l’autoroute fait au pays qu’elle traverse. Les situationnistes et leurs ennemis se disputaient le volant. Le livre de Juganville regarde le paysage : non pour arrêter la circulation, mais pour rappeler qu’avant d’être un tracé, la contrée avait des rives, un fleuve, des forêts, qui n’étaient le matériau d’aucune œuvre.
Questions ouvertes
- Le livre de Juganville reconnaît à l’œuvre d’art une dimension que la contemplation n’épuise pas : elle requiert « parfois bien davantage : une participation à la célébration qu’elle instaure » (Êtres, p. 215). La fête, que la revue a célébrée dans la Commune de 1871 et dans les occupations de mai 1968, peut-elle être comprise comme une telle célébration hyper-ordinaire, et donc comme une situation qui ne serait pas produite ?
- Si la construction des situations se tient sur le plan des modalités de l’existence, la critique ontologique atteint-elle le projet situationniste lui-même, ou seulement le vocabulaire de la production dans lequel la revue l’a formulé ? Le projet d’une vie moins pauvre peut-il se dire autrement que dans la langue de la matière, de la forme et de l’œuvre ?
- La revue a soutenu jusqu’au bout la possibilité de « reconvertir les machines » (IS 7, p. 10) ; le livre de Juganville juge illusoire que « tout dépende de la finalité des moyens » (Êtres, p. 246), tout en rappelant que les machines ont aboli l’esclavage (Êtres, p. 257). Entre l’appropriation de la machinerie et sa destruction, que le livre de Juganville écarte l’une et l’autre, quel rapport aux machines reste possible ?
La revue s’arrête en 1969, au moment où la question de la technique commence à se déplacer. Le tournant que prend ensuite la pensée de Debord, de « La Planète malade » (1971) aux Commentaires sur la société du spectacle (1988), est examiné dans l’article Êtres & La Société du spectacle ; la critique de la société industrielle qu’en a tirée l’héritage situationniste, dans l’article Êtres & l’Encyclopédie des nuisances.
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