ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & MEYRONNIS

François Meyronnis et Ligne de risque

Contrairement à la plupart des articles de cette série, celui-ci ne porte pas sur une source dont on chercherait la trace dans le livre publié, mais sur un penseur contemporain avec lequel Juganville partage un même terrain philosophique — le réalisme du monde de la vie contre son effacement — et avec qui un dialogue reste à mener.

Le nihil qui détermine le nihilisme

Ligne de risque, le collectif fondé en 1997 par Meyronnis, Haenel et Frédéric Badré, se donne pour objet central « le nihil qui détermine le nihilisme » — la thèse que la métaphysique occidentale, depuis Platon, « évacue le rien ». C’est une proximité frappante avec la définition juganvillienne du nihilisme comme réduction des différences à néant, quoique les deux textes y répondent de façon presque opposée : Ligne de risque cherche à penser le nihil lui-même, dans une démarche proche d’un non-savoir ; le livre de Juganville, à l’inverse, défend la pluralité irréductible des sens d’être contre cette réduction au néant, sans jamais chercher à penser le néant pour lui-même.

L’âge de la fin

Tout est accompli (Grasset, 2019, coécrit avec Yannick Haenel et Valentin Retz) s’ouvre sur l’idée que l’humanité entre dans « l’âge de la fin », vivant sous la menace de sa propre disparition — l’emprise des réseaux numériques, une intelligence artificielle qui déciderait pour nous, des transhumanistes promettant « les noces de la biologie et des algorithmes ». C’est presque un décalque du chrononyme que Juganville propose dans l’entretien — la Grande Destruction — et de la course qu’il décrit entre les mutants de la Production Totale et l’effondrement écologique. Le livre trace en outre une trajectoire « depuis la révolution galiléenne jusqu’à la Shoah, en passant par la Révolution française », proche de l’arc que suit le livre de Juganville lui-même, de l’extension indue des catégories aristotéliciennes jusqu’aux camps de la Production Totalitaire.

Un dernier point mérite d’être signalé : les trois auteurs de Tout est accompli choisissent de parler « d’une seule voix » plutôt que de signer chacun leurs parties, par refus explicite de l’individualisme littéraire. Ce n’est pas exactement le geste de Juganville, qui absorbe ses sources sans les citer plutôt que de fondre plusieurs voix en une — mais c’est une parenté de posture, un même refus de la signature individuelle et compétitive.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Comme pour les autres dialogues contemporains de cette série, celle-ci documente un terrain philosophique partagé, non une dette confirmée par l’auteur. Voir aussi les articles consacrés à Romano, Vioulac, Richir et Dewitte.