ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & LÉVI-STRAUSS

Des structures de l’esprit contre des structures de l’être

Claude Lévi-Strauss n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Comme pour Adorno, Bauman ou Graeber, cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de méthode, et une divergence de fond, repérées par la lecture.

La recherche d’invariants universels

Toute l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss se construit autour d’une même ambition : dégager, à travers la diversité apparente des mythes, des systèmes de parenté et des classifications, des structures universelles qui organisent la pensée humaine partout et toujours. C’est une prétention à l’universel qui rejoint, au moins dans sa forme, celle que revendique le livre de Juganville pour ses six sens d’être — des structures « valables toujours, partout, pour tous ».

Dans La Pensée sauvage (1962), Lévi-Strauss défend en outre que les taxonomies dites « primitives » — classer méticuleusement les plantes, les animaux, les couleurs, les parentés — obéissent à une rigueur intellectuelle en tout point comparable à celle de la science occidentale moderne, sans qu’aucune hiérarchie ne sépare la « pensée sauvage » de la pensée scientifique. C’est un écho assez nettement perceptible dans l’ouverture même du livre de Juganville : la profusion des étants, puis la recherche méthodique de ce qui l’ordonne, sans jamais présupposer qu’une culture verrait plus clair qu’une autre dans cette profusion.

Le maître de Descola

Ce rapprochement complète utilement le petit cluster anthropologique déjà constitué dans cette série. Lévi-Strauss est le maître de Philippe Descola lui-même, dont l’anthropologie structurale constitue la matrice directe dont naîtra, plusieurs décennies plus tard, le tournant ontologique qu’incarnent Descola et Viveiros de Castro. Un article sur Lévi-Strauss remonte donc d’un cran la généalogie déjà esquissée avec Descola, Graeber et Viveiros de Castro.

Des structures de l’esprit, pas des structures de l’être

C’est ici, cependant, que se loge la divergence la plus nette — et sans doute le point le plus intéressant du rapprochement. Les structures que cherche Lévi-Strauss sont des structures de l’esprit humain : des invariants cognitifs, la manière dont l’esprit classe et oppose des termes (le cru et le cuit, la nature et la culture, le haut et le bas). C’est une entreprise épistémologique et anthropologique — elle porte sur la pensée qui classe — jamais une entreprise ontologique au sens strict — elle ne porte jamais sur ce que les choses classées sont en elles-mêmes.

Les six sens d’être du livre de Juganville, à l’inverse, ne prétendent jamais décrire comment l’esprit humain organise le monde en catégories mentales : ils prétendent décrire ce que les choses sont, indépendamment de toute opération de classification. C’est la même distance, déjà repérée à propos de Saussure, entre structures de la pensée et structures de l’être — mais rendue ici plus nette encore, puisque Lévi-Strauss lui-même assume pleinement ce terrain cognitif et ne prétend jamais faire œuvre d’ontologie.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Comme pour Adorno, Bauman et Graeber, celle-ci rassemble une convergence repérée par la lecture, non une dette confirmée par l’auteur.