Deux points de rencontre, un point de désaccord — et un titre presque jumeau
Contrairement à la plupart des articles de cette série, celui-ci ne porte pas sur une source dont on chercherait la trace dans le livre publié, mais sur un penseur contemporain avec lequel Juganville partage un même terrain philosophique — le réalisme du monde de la vie contre son effacement — et avec qui un dialogue reste à mener.
L’ontocide incubant dans l’ontologie grecque
Vioulac articule Marx et Heidegger pour penser le capitalisme et la technique comme accomplissement de la métaphysique occidentale — une entreprise très proche, dans son ambition même, de celle du livre de Juganville. Sur un point précis, les deux textes se rejoignent presque entièrement : pour Vioulac comme pour Juganville, l’ontocide incube depuis l’ontologie de la Production elle-même, c’est-à-dire depuis l’ontologie grecque — la thèse que le livre développe à propos d’Aristote, dont les catégories nées de l’expérience de l’atelier de production s’échappent de cette expérience originaire pour penser illégitimement tous les autres étants.
Un titre presque jumeau : La Logique totalitaire
Un autre livre de Vioulac mérite d’être ajouté à ce dossier, tant son titre même appelle le rapprochement : La Logique totalitaire. Essai sur la crise de l’Occident (PUF, 2013) — un écho presque direct à la Production Totalitaire que le livre de Juganville place au cœur de sa troisième partie. Vioulac y définit le totalitarisme non comme un accident de l’histoire occidentale, ni comme le seul fait des régimes qui en portent le nom, mais comme l’essence même de la modernité occidentale, déployée à travers quatre catégories fondamentales : l’État, la démocratie, le capitalisme et la technologie.
La démonstration suit une progression précise, chapitre après chapitre : la totalisation hégélienne, la massification démocratique selon Tocqueville, l’appareillement capitaliste selon Marx (la logique de l’argent, la logique du Capital), la dislocation qu’opère la critique marxienne de l’objectivisme scientifique, la réappropriation espérée par l’eschatologie révolutionnaire — et, en dernier lieu, l’apocalypse du totalitarisme technologique, dont Vioulac trouve la formulation la plus radicale chez Günther Anders. Le capitalisme, montre Vioulac, n’est pas le fond dernier de cette logique : il se définit par « l’autonomisation du système des objets par rapport à la communauté des sujets », mais cette autonomisation elle-même repose sur quelque chose de plus fondamental encore, l’automatisation propre au dispositif technique — ce que Vioulac nomme, à la suite d’Anders, le « totalitarisme technocratique », menace d’une mécanisation de l’humanité, c’est-à-dire de sa déshumanisation.
Un espoir, mais reformulé comme messianisme sans programme
Il faut nuancer aussitôt ce que le mot « eschatologie » pourrait laisser croire : Vioulac ne reprend pas telle quelle l’idée d’une révolution prolétarienne planifiable, menant à une réconciliation finale garantie. S’appuyant sur le Derrida des Spectres de Marx, il retravaille la révolution marxienne en un événement « messianique » — non pas l’avènement prévisible d’une essence humaine enfin réconciliée avec elle-même, mais l’irruption imprévisible d’un événement qui permettrait de préserver, contre l’anesthésie totale que menace le totalitarisme machinique, ce qui fait la fragilité même de l’humain : le désir, le deuil, l’angoisse, la mélancolie — et, parmi ces fragilités, l’espoir lui-même. Ce n’est donc jamais un optimisme dialectique garanti : c’est une possibilité ouverte, sans calendrier ni certitude. C’est peut-être ce qui permet de mieux comprendre la tension déjà relevée avec Philosophie de la catastrophe, plus bas dans cet article : la « tragédie sans issue » que ce dernier livre semble annoncer n’exclut pas absolument cet espoir messianique — elle en fait seulement une possibilité radicalement incertaine, jamais une nécessité historique.
Marx et Heidegger d’abord, Anders ensuite : des sources réellement communes
Avant tout autre rapprochement, il faut le rappeler : Marx et Heidegger sont les deux sources fondamentales et réellement communes aux deux livres — deux sources confirmées et centrales du livre de Juganville lui-même, déjà traitées chacune dans leur propre article de cette série. C’est sur cette base commune, et seulement sur elle, que Vioulac construit toute sa trajectoire, de la totalisation hégélienne jusqu’à l’apocalypse technologique ; c’est sur cette même base que le livre de Juganville construit ses trois extensions de la Production. Günther Anders vient s’y ajouter comme un point de convergence supplémentaire, plus ponctuel : déjà présent dans cette série comme source directement identifiable du livre de Juganville — la cause motrice du Système, les machines qui produisent en série —, il occupe chez Vioulac le rôle du dernier moment de sa propre démonstration, celui où le totalitarisme s’accomplit dans sa forme la plus radicale et la plus difficile à dépasser.
Cette proximité s’étend jusqu’à la structure même des deux démonstrations. Vioulac construit une seule trajectoire continue, de la totalisation hégélienne jusqu’à l’apocalypse technologique, chaque moment reprenant et radicalisant le précédent. Le livre de Juganville procède de façon très semblable : la Production Totalitaire suppose la Production Totalisante, elle ne la remplace pas ; les trois extensions, loin de se succéder en effaçant ce qui précède, s’additionnent, et notre époque les porte toutes à la fois. C’est la même architecture cumulative chez les deux auteurs — une succession d’étapes qui se radicalisent sans s’annuler —, appliquée à des matériaux distincts : quatre catégories de la totalisation occidentale chez Vioulac, trois extensions de la Production chez Juganville, mais toutes deux organisées comme une seule logique qui s’intensifie plutôt que comme des cas juxtaposés sans lien entre eux.
Métaphysique de l’Anthropocène : la destruction écologique comme événement métaphysique
C’est sans doute l’ouvrage le plus directement pertinent pour la question écologique, et le plus proche encore du geste central du livre de Juganville. Dans les deux volumes de Métaphysique de l’Anthropocène (1. Nihilisme et totalitarisme, 2. Raison et destruction, PUF, 2023), Vioulac refuse de laisser le concept d’Anthropocène — cette époque géologique où l’humanité est devenue une puissance capable d’affecter l’écosystème terrestre tout entier — à la seule géologie ou aux sciences du climat. Il exige qu’on lui donne une anthropologie philosophique à sa mesure, qui définisse l’essence de l’homme par la négativité : un être qui s’oppose à la nature pour y mettre en œuvre un processus de dénaturation qui s’avère, au bout du compte, annihilation.
La généalogie que Vioulac trace pour ce processus remonte, comme celle du livre de Juganville, jusqu’à la métaphysique grecque — chez lui platonicienne plutôt qu’aristotélicienne, mais avec la même conviction que le mal contemporain n’est pas un accident récent, plutôt l’aboutissement d’une matrice conceptuelle très ancienne. Le second volume ajoute un mot qui résonne directement avec d’autres articles de cette série : la puissance destructrice de l’Anthropocène serait elle-même issue d’une hybridation — le même terme que celui déjà relevé à propos de Dulau et Morano, où les mutants de la Production Totale brouillent les frontières ontologiques entre les catégories d’étants. Vioulac propose enfin, contre toute explication hiérarchique qui ferait tout dériver d’un principe intangible, ce qu’il nomme une « ontologie anarchéologique » — une méthode qui prend acte de ce que les fondements philosophiques dissimulent eux-mêmes un abîme, plutôt que de le résoudre.
Philosophie de la catastrophe : trois écarts, plutôt qu’une convergence de plus
Le tout dernier livre de Vioulac, Philosophie de la catastrophe. L’esprit du nihilisme et son destin (PUF, 2025), prolonge directement Métaphysique de l’Anthropocène — mais c’est ici, plus qu’ailleurs, que les deux démarches se séparent, sur trois points précis qu’il faut signaler pour eux-mêmes plutôt que de forcer une nouvelle convergence.
Le premier porte sur l’animalité elle-même. Vioulac y diagnostique, comme faute originelle de la philosophie occidentale, un « déni de l’animalité » — l’idée que l’homme se serait constitué en niant, en lui, une continuité avec l’animal qu’il porterait malgré tout. C’est un tout autre geste que celui du livre de Juganville, qui ne parle jamais d’un déni ou d’une continuité refoulée : l’homme et l’animal y sont deux sens d’être distincts depuis l’origine, exister d’un côté, vivre de l’autre, sans qu’aucun ne soit la vérité refoulée de l’autre. Là où Vioulac cherche une animalité niée à l’intérieur de l’homme, Juganville maintient une différence de nature entre les deux, donnée d’emblée dans l’expérience ordinaire.
Le second porte sur le registre explicatif. Vioulac va chercher, pour expliquer le consentement humain à l’automatisation, jusqu’à la pulsion de mort freudienne, réinterprétée comme un « principe de néganthropie » — un désir archaïque de retour à l’inanimé qui se satisferait dans la mégamachine technique. Le livre de Juganville ne quitte jamais le registre des causes aristotéliciennes — motrice, matérielle, formelle, finale — pour expliquer l’extension de la Production : jamais de pulsion, jamais d’inconscient, jamais de psychanalyse. C’est une différence de méthode nette, entre une explication par la profondeur psychique et une explication par la structure causale.
Le troisième, enfin, porte sur le statut même de la catastrophe. Vioulac reprend le sens grec du mot — le dernier acte d’une tragédie, l’accomplissement d’une logique fatale que personne n’a pu conjurer — ce qui donne à toute son histoire de la philosophie occidentale une couleur de nécessité tragique. Le livre de Juganville, malgré la gravité de son diagnostic, ne se referme jamais sur une telle fatalité : son éthique originelle négative, aussi minimale soit-elle, présuppose au contraire qu’il y a quelque chose à empêcher, donc que rien n’est joué d’avance. Une tragédie sans issue chez Vioulac, une menace qu’il reste possible de contenir chez Juganville — c’est peut-être la divergence la plus profonde entre les deux œuvres, même si l’espoir messianique déjà signalé plus haut nuance ce que cette tragédie a de tout à fait sans issue.
Un désaccord sur la Zuhandenheit
Le désaccord porte ailleurs, sur un point plus technique. Vioulac accepte que les étants qui ne sont pas le Dasein soient pensables à partir de la Zuhandenheit — la structure de l’outil disponible que Heidegger développe dans Être et Temps. Or cette extension a une conséquence précise : la nature elle-même — les animaux, les végétaux, les éléments — s’y trouve pensée à partir des choses, c’est-à-dire depuis l’ontologie de la Production. C’est une difficulté que la littérature heideggérienne a déjà repérée dans le texte de 1927 lui-même, bien avant que Heidegger ne la nomme explicitement comme Gestell dans ses écrits ultérieurs sur la technique — comme si la priorité accordée à l’ustensilité portait déjà, sans le savoir, la marque de la pensée technique qu’elle ne critiquera que plus tard. Le livre de Juganville, en distinguant nettement les animaux, les végétaux et les éléments des choses — six sens d’être irréductibles plutôt qu’une seule catégorie productive généralisée —, échappe à cette extension que Vioulac, lui, accepte sans la remettre en question.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Comme pour les autres dialogues contemporains de cette série, celle-ci documente un terrain philosophique partagé, non une dette confirmée par l’auteur. Voir aussi les articles consacrés à Romano, Richir, Dewitte et Meyronnis.