Le Minotaure et les mutants : deux noms pour la même hybridation
Pierre Dulau et Guillaume Morano n’apparaissent nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Comme pour Adorno, Bauman ou Graeber, cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de diagnostic, repérée par la lecture.
Le Minotaure, figure de l’hybridation technique
Dans L’Âge du Minotaure. Penser la technique (Kime, 2020), Dulau et Morano prennent la figure mythologique du Minotaure — mi-homme, mi-animal — comme emblème de ce que la technique contemporaine fait subir à l’homme : « manipulation génétique, artificialisation de l’intelligence, création de chimères ». L’homme y devient, comme le monstre du labyrinthe, à la fois augmenté et dénaturé par ses propres inventions.
C’est presque littéralement ce que le livre de Juganville nomme la production totale : la troisième et dernière extension de la production, celle qui ne produit plus des choses, des marchandises ou des morts, mais des mutants — des hybrides qui ne relèvent plus clairement d’un seul sens d’être, mais d’un mélange entre plusieurs. Le mot change — Minotaure d’un côté, mutant de l’autre — mais la structure décrite est la même : une technique qui ne se contente plus de façonner la matière, mais qui brouille les frontières ontologiques entre les catégories d’étants elles-mêmes.
L’effacement des seuils, contre les six sens d’être
Le cœur de la thèse de Dulau et Morano tient en une phrase : « avec la reprogrammation intégrale du vivant, s’effacent les seuils qui séparaient l’homme de la machine et le distinguaient du dieu comme de l’animal ». C’est très exactement l’enjeu que le livre de Juganville place au centre de son éthique : maintenir les contrastes entre les six sens d’être — l’homme, l’animal, le végétal, l’élément, la chose, l’aliment — contre leur effacement progressif par le Système. Les deux textes convergent sur le même point critique : ce n’est pas telle ou telle application technique qui pose problème, mais l’effacement des seuils eux-mêmes, la dissolution des catégories qui permettaient jusque-là de distinguer un étant d’un autre.
Une rupture inédite, pas une révolution de plus
Les deux livres partagent enfin la même conviction sur la nature de cette rupture. Dulau et Morano refusent d’y voir « une révolution supplémentaire » venant s’inscrire dans le cours de l’histoire humaine, ni une simple perversion de la technique qu’il suffirait de corriger pour retrouver son sens originaire. Le livre de Juganville formule la même idée en des termes très proches : la production totale n’est pas une étape de plus après l’agriculture ou l’industrialisation, mais « la seule révolution ontologique de l’histoire de l’humanité » — une mutation dans la manière même dont les étants viennent à l’être, pas un simple changement de degré.
Les Chroniques de Dédale : le prolongement direct
Morano poursuit seul ce même projet dans Les Chroniques de Dédale. Penser les nouvelles technologies (Kime, 2024) — Dédale étant, dans le mythe, l’architecte qui construit le labyrinthe où sera enfermé le Minotaure. Le livre y examine des technologies très concrètes et actuelles — ChatGPT, le métavers, le vaccin à ARN messager, les cellules iPS, les deadbots — cherchant, pour chacune, sa « matrice singulière de dévoilement » : un vocabulaire explicitement heideggérien, qui prolonge l’ancrage commun déjà noté avec L’Âge du Minotaure.
Un point de contact plus direct encore s’y ajoute : Morano y cite Arendt, dans sa mise en garde contre le risque de devenir des « créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles ». C’est une troisième source partagée, cette fois nommée explicitement — Arendt étant déjà l’une des sources les plus solidement établies du livre de Juganville.
Le deadbot — la reconstitution algorithmique d’un mort — touche enfin à un terrain que le livre de Juganville explore par ailleurs, via Heidegger et Levinas, dans sa réflexion sur la mort : une instanciation technologique très concrète de ce que la production totale rendrait possible, la mort elle-même devenant réversible ou reproductible plutôt qu’irréductible.
Un socle heideggérien commun, et un dernier point de contact
Pierre Dulau est également l’auteur de Heidegger, pas à pas (2008), ce qui confirme un ancrage dans la pensée heideggérienne de la technique très proche de celui du livre de Juganville. Un dernier détail resserre encore le cercle : Dulau a coécrit Faire face. Le visage et la crise sanitaire, postfacé par Giorgio Agamben — déjà une source majeure et confirmée du livre de Juganville, identifiée ailleurs dans cette série.
Une limite, malgré tout
Il faut noter une limite à ce rapprochement, comme pour Graeber et Garcia déjà croisés dans cette série. Le diagnostic de Dulau et Morano, aussi précis soit-il sur l’effacement des seuils, ne s’appuie jamais sur une ontologie construite à partir de l’expérience ordinaire elle-même : il reste sur le plan du diagnostic critique de la technique, sans jamais déployer, comme le fait la première partie du livre de Juganville, une structure positive équivalente aux six sens d’être.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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