Un concept fondateur, nommé pour être écarté
Jan Patočka occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une place du même type que celle d’Agamben ou de Michel Henry : une pensée précise, identifiable par son concept le plus caractéristique, convoquée pour que le livre puisse s’en démarquer et préciser, par contraste, sa propre position.
Une section entière consacrée à la distinction
Le chapitre 1 comporte une section intitulée « Monde naturel et monde ordinaire ». Le titre lui-même annonce le geste : il ne s’agit pas d’adopter le concept de monde naturel, mais de le distinguer soigneusement de celui, propre au livre, de monde ordinaire. Cette confrontation vise directement l’œuvre fondatrice de Patočka, Le Monde naturel comme problème philosophique (1936), l’un des textes inauguraux de la phénoménologie tchèque.
Ce que le livre refuse précisément
Le texte pose la question frontalement : faut-il chercher, en amont des sciences, un « monde naturel » radicalement prescientifique, vierge, antérieur à toute théorie ? Sa réponse est négative, et l’argument est précis : le monde ordinaire contient les produits des sciences — les usines, les avions, les objets techniques les plus quotidiens — sans contenir les sciences elles-mêmes en tant que savoir théorique. Chercher un monde naturel « vierge sous l’accumulation des strates » de la technique et du savoir serait donc une illusion : il n’existe pas d’état originel non contaminé qu’il suffirait de mettre au jour en retirant les couches historiques successives. Le monde ordinaire que décrit le livre n’est ni scientifique ni prescientifique : il est concret et actuel, historiquement situé, sans jamais prétendre à la pureté originaire que vise le concept patočkien.
Une carte de Patočka lui-même, elle aussi stratifiée
Le même texte de 1936 propose sa propre description du monde naturel, structurée en strates concentriques autour de l’existant qui les perçoit : « »Autrui » est […] l’une des premières et l’une des plus importantes catégories matérielles. Seule est plus originaire la catégorie »chose d’usage pratique » […] L’animal […] manifeste des possibilités corporelles tout différentes […] Indépendant aussi […] le végétal : il vit, il déroule en périodes déterminées le cycle biologique, mais ni la sympathie ni le déplaisir n’éveille de sa part la moindre résonance. Enfin se situent […] les strates plus ou moins proches de la nature dans son ensemble. » C’est, comme chez Husserl ou Scheler, une carte riche — choses, autrui, animal, végétal, nature —, mais organisée en degrés d’analogie décroissante avec l’expérience de soi (autrui compris par analogie corporelle, l’animal déjà plus étranger, le végétal totalement indifférent à toute résonance affective) plutôt qu’en sens d’être également irréductibles. C’est cette structure par degrés, autant que le concept de monde naturel lui-même, que le livre de Juganville laisse de côté : dans l’expérience ordinaire, aucun sens d’être n’est donné plus « analogiquement » qu’un autre — chacun se donne d’emblée, sans détour par la ressemblance ou la distance à soi.
Une distinction qui protège tout l’édifice du livre
Cette prise de distance n’est pas un détail : elle protège le projet du livre contre un contresens qu’on pourrait facilement lui faire. Si l’on confondait le « monde ordinaire » des six sens d’être avec un « monde naturel » au sens de Patočka — un état pur et vierge à retrouver sous l’histoire —, on prêterait au livre une nostalgie d’origine perdue qu’il ne revendique jamais. En écartant explicitement cette lecture, le texte peut affirmer des invariants ontologiques (les six sens d’être, valables « toujours, partout, pour tous ») sans avoir à soutenir qu’ils existeraient quelque part à l’état pur, hors de toute médiation technique ou historique — une nuance qui rejoint, par un autre chemin, celle qu’apportent ailleurs Gadamer et Scheler sur la tradition et l’historicité.
Une présence qui se referme sur elle-même
Patočka n’intervient donc, dans ce livre, que le temps d’une clarification méthodologique — mais une clarification décisive, puisqu’elle empêche une lecture qui aurait pu compromettre la cohérence de tout l’édifice ontologique construit par la suite.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.