La lettre d’Être et Temps dans un livre sans notes
Le livre de Juganville ne comporte aucune note. Il n’en est pas moins traversé, de part en part, par la lettre d’Être et Temps. Des phrases entières de Heidegger y sont reprises presque mot pour mot, puis déplacées : un terme change, un exemple s’ajoute, une thèse devient une question. Ces reprises ne sont pas des emprunts décoratifs. Elles marquent, à chaque fois, le lieu exact d’une confrontation.
C’est pourquoi le présent article procède en plaçant les deux textes côte à côte. Il s’agit de faire voir ce que le livre de Juganville garde d’Être et Temps et ce qu’il en récuse. Il garde la méthode de la section préparatoire. Il récuse ce qui, dans la seconde section, la commande : l’idéal d’une existence authentique.
Certains points ont déjà été établis ailleurs sur ce blog et ne sont ici que rappelés. Ce sont la correspondance entre les trois compréhensions et le triptyque heideggérien du Là, le refus du foyer, la dictature du On et le laisser-être (voir « Êtres & Heidegger » et « Êtres et l’herméneutique »). Être et Temps est cité dans la traduction d’Emmanuel Martineau, par paragraphe ; le livre de Juganville, par page.
I. Une même méthode : de la quotidienneté à l’ordinaire
Le geste initial d’Être et Temps consiste à ne pas aborder l’existant à partir d’un modèle d’existence, mais tel qu’il est « de prime abord et le plus souvent ». Le § 5 en donne la règle : le mode d’accès doit être choisi de telle sorte que l’étant puisse « se montrer en lui-même à partir de lui-même », et ce qui doit être dégagé, ce ne sont pas « des structures arbitraires et fortuites », mais « des structures essentielles ». Le livre de Juganville reprend cette règle presque à la lettre (p. 61). Il l’applique cependant non plus au Dasein, mais au comportement ordinaire, et à travers lui aux sens d’être. La quotidienneté moyenne devient l’ordinaire.
La reprise la plus dense de toute la méthode se trouve au § 7. Heidegger y montre que le phénomène peut se donner comme ce qu’il n’est pas, et que la phénoménologie est nécessaire parce que l’être se recouvre : « autant d’apparence, autant d’ »être » ». Le livre de Juganville écrit : « Autant d’apparaître, autant d’être » (p. 67).
Le déplacement tient en un mot. Chez Heidegger, la formule dit la puissance du recouvrement : là où il y a de l’être, il y a aussi de l’apparence qui le dissimule. Chez Juganville, l’apparence devient apparaître, et la formule devient un principe positif de pluralité : chaque manière d’apparaître est une manière d’être. Toutes les formules en « autant de… autant de… » qui scandent le livre ont là leur matrice.
D’autres reprises, plus discrètes, attestent la même filiation. Le § 2 tient pour « toujours stériles » les objections formelles « lorsqu’il est question des chemins concrets d’une recherche » ; la phrase revient telle quelle chez Juganville (p. 227). Le § 12 demande de ne jamais hésiter devant les différences ontologiques fondamentales, « fût-ce au risque d’élucider des évidences » ; elle revient aussi (p. 32).
Reste une objection, que Juganville formule dans les mots mêmes de Heidegger. Être et Temps reconnaît à la quotidienneté une tonalité propre : « l’a-tonie blafarde » de la « grisaille quotidienne » (§ 68 b, § 71). Prendre l’ordinaire pour fil conducteur, n’est-ce pas alors soumettre l’ontologie à cet éclairage ? « L’ordinaire ne jette-t-il pas sur toute chose la lumière blafarde de la grisaille quotidienne ? » (p. 60). La réponse du livre de Juganville est que l’ordinaire n’est pas un style d’existence parmi d’autres, ni un éclairage particulier. Il est neutre, et c’est précisément cette neutralité qui permet aux différences ontologiques d’apparaître.
II. Du sens de l’être aux sens d’être
Être et Temps cherche le sens de l’être en général, et les différentes guises d’être doivent pouvoir être comprises à partir de lui. Le livre de Juganville renverse cet ordre : la question première n’est pas l’unité de l’être, mais la pluralité de ses significations. Or l’argument qu’il oppose à la quête d’unité vient de Heidegger lui-même.
Au § 28, Heidegger défend la cooriginarité des existentiaux. Le phénomène de cette cooriginarité, dit-il, a souvent échappé à l’ontologie, « en raison d’une tendance méthodiquement non réfrénée à faire provenir tout et n’importe quoi d’un « fondement originel » simple ». Le § 67 ajoute que l’originarité d’une constitution d’être « ne coïncide pas avec la simplicité et l’unicité d’un élément constitutif dernier ». Le livre de Juganville écrit : « C’est une erreur de la tradition philosophique de faire provenir tout et n’importe quoi d’un fondement originel simple » (p. 229).
La phrase est la même ; sa portée a changé. Heidegger l’emploie pour protéger la pluralité des structures du Dasein, tout en maintenant l’horizon d’un sens unitaire de l’être. Juganville l’étend aux sens d’être eux-mêmes. L’argument se retourne alors contre la quête d’un sens de l’être en général. Pour la discussion du foyer, on se reportera à « Êtres & Heidegger ».
La même radicalisation touche l’analogie. Le § 20 rappelle que la tradition, pour penser ensemble l’être créé et l’être incréé, devait affronter une « différence infinie » et recourir à l’analogie. Le livre de Juganville répond que deux sens d’être diffèrent davantage que Dieu et l’homme conçus à partir d’un même sens d’être (p. 228-229). L’analogie n’est plus le problème ; elle est déjà une réduction.
La vérité, enfin, change de figure. Le § 44 pense la vérité comme être-découvert, et il ajoute que la vérité « doit toujours d’abord être arrachée à l’étant ». La découverte a le caractère d’un rapt, parce que le Dasein est cooriginairement dans la vérité et dans la non-vérité.
Le livre de Juganville garde la première moitié de la thèse et abandonne la seconde. « Nous existons sans méthode et sommes ordinairement dans la vérité » ; il n’est pas nécessaire « d’arracher l’étant à un retrait », car l’étant en son être est de prime abord donné, à découvert (p. 72). Il garde aussi la relativité de la vérité à l’existant. Heidegger écrit qu’« il n’y a de vérité que dans la mesure où et aussi longtemps que le Dasein est » (§ 44). Juganville écrit que la vérité est relative à notre être, et qu’un monde d’avant les hommes est toujours un monde que nous imaginons (p. 89).
Le § 69 c pousse la même thèse jusqu’au monde : « Si nul Dasein n’existe, nul monde n’est pas non plus « Là » ». Juganville en fait un chiasme : si nul monde n’est, nul existant n’existe ; et si nul n’existe, nul monde n’est non plus (p. 89). Ce qui était une dépendance du monde envers le Dasein devient une co-appartenance réciproque : « Nous sommes rapport ».
III. Pourquoi deux modes d’être ne suffisent pas
Être et Temps distingue l’existence, qui est le mode d’être du Dasein, et deux modes d’être de l’étant intramondain : l’à-portée-de-la-main de l’outil et le sous-la-main de la chose simplement présente. Le livre de Juganville distingue six sens d’être irréductibles. Les analyses du monde ambiant, aux § 15 à 18, sont le lieu où l’on voit le mieux comment il passe de l’un à l’autre.
Au § 15, Heidegger écrit : « Un outil, en toute rigueur cela n’existe pas ». L’outil est toujours pris dans un complexe d’outils, et l’écritoire, la plume, l’encre, le papier ne se montrent pas d’abord pour eux-mêmes, avant de former ensemble une chambre. Le livre de Juganville écrit : « Une chose, cela n’existe pas » (p. 164). Il reprend la scène de la chambre, puis l’étend à l’ensemble des machines d’une exploitation agricole.
Mais l’outil heideggérien devient la chose : l’à-portée-de-la-main est désormais le sens d’être d’un seul type d’étant, et non le mode d’être de l’étant intramondain en général. Ailleurs, la reprise est plus littérale encore. L’ouvrage, écrit Heidegger, renvoie à son matériau, et le cuir est produit à partir de peaux prises sur des animaux. La phrase revient chez Juganville (p. 251), au chapitre de la production, là où les animaux eux-mêmes sont vus comme matériau.
Le § 18 analyse la chaîne des renvois. Avec le marteau, il retourne du marteler ; avec le marteler, de la consolidation ; avec celle-ci, de la protection contre les intempéries. Et cette protection a lieu en vue de l’abri du Dasein : toute la chaîne aboutit à un en-vue-de-quoi qui est l’existant lui-même.
Le livre de Juganville reprend la même chaîne : le marteau, les clous, les planches qui ferment une fenêtre brisée par la tempête. Mais la chaîne aboutit aux chouettes (p. 165). Le renvoi ne se referme pas sur l’existant ; il passe d’un sens d’être à un autre.
Le même geste se répète avec la gare. Heidegger écrit qu’un quai de gare couvert témoigne du mauvais temps (§ 15). Le livre de Juganville écrit que le toit de la gare témoigne toujours déjà aussi du mauvais temps « et permet aux oiseaux de s’y réfugier » (p. 237). Les oiseaux ajoutés font passer du complexe de renvois entre outils à l’entrelacs des sens d’être.
Il arrive aussi que la reprise corrige. Au § 23, Heidegger remarque que le gant est orienté, comme la main droite et la main gauche, mais qu’il n’existe pas de marteau pour la main droite ou pour la main gauche. Le livre de Juganville admet que tous les vêtements ne sont pas orientés, mais ajoute que des instruments le sont parfois : « un sabre, une faux, certains stylos » (p. 168).
La divergence la plus nette porte sur le vivant. Pour Heidegger, la vie est un mode d’être spécifique, mais qui n’est essentiellement accessible que dans le Dasein. L’ontologie de la vie s’accomplit donc « sur la voie d’une interprétation privative » (§ 10), et le § 49 le confirme. Le livre de Juganville cite la thèse comme une objection possible, puis la récuse (p. 233 ; voir aussi p. 186). La vie des végétaux et celle des animaux ont leur sens d’être propre ; elles ne sont pas de l’existence diminuée.
Juganville emprunte pourtant à Heidegger un terme décisif. Être et Temps réserve au vivant le « périr », distinct du « mourir » du Dasein : « le Dasein ne périt jamais » (§ 49). Le livre de Juganville écrit, à propos des victimes de la production meurtrière, qu’elles ne périssent pas, « car le périr est le sens d’être de la mort des animaux » (p. 306). La distinction est conservée, mais elle repose désormais sur deux sens d’être distincts, et non sur une interprétation privative.
C’est ici qu’apparaît le premier fil de la confrontation. Être et Temps laisse expressément ouvertes plusieurs questions, et le livre de Juganville occupe précisément ces places.
Au § 43, Heidegger admet que la « nature » qui nous « environne » n’a ni le mode d’être de l’à-portée-de-la-main ni celui du sous-la-main, sans déterminer ce qu’elle est ; au § 66, il évoque encore l’étant qui, sans être ni l’un ni l’autre, « subsiste » simplement. Au § 68 b, il laisse en suspens la question de savoir comment l’être des animaux est constitué par un « temps ». Au § 80, enfin, il tient pour « in-temporel » tout étant qui n’est pas à la mesure du Dasein.
Le livre de Juganville répond par les éléments, les végétaux et les animaux, chacun pourvu de son propre sens d’être, de sa propre spatialité et de sa propre temporalité. « Autant de sens d’être, autant de spatialisations ».
Une comparaison suffit à mesurer l’écart. Au § 70, Heidegger écrit que le Dasein ne remplit pas une portion d’espace comme le fait une chose ou un outil. Le livre de Juganville écrit que nous ne sommes jamais là « comme le sont un tonneau, une malle ou une poule, qui eux-mêmes sont là de manières différentes » (p. 90). Là où Heidegger oppose une spatialité existentiale à une spatialité de chose, Juganville distingue autant de manières d’être là que de sens d’être.
IV. Une existence sans mienneté ni idéal
Le second fil de la confrontation passe par l’existant lui-même. Le § 9 pose deux traits fondateurs. Le Dasein a à être son être, et cet être est « à chaque fois mien ».
Le livre de Juganville récuse les deux. « Nous n’avons pas à être » : aucune tâche, pas même celle d’avoir à être, ne nous est assignée. Et notre existence est « intransférable mais pas à chaque fois mienne » (p. 98). L’existant ne commence pas par être soi ; il émerge d’une existence d’abord impersonnelle, et ce sont les événements qui le singularisent.
L’analyse de l’être-avec est, pour l’essentiel, reprise. Heidegger distingue la survenance indifférente des choses côte à côte et l’indifférence propre à des étants qui sont l’un avec l’autre (§ 26). Le livre de Juganville distingue l’indifférence du passant de celle du banc ou de la feuille (p. 22). Heidegger récuse l’Einfühlung, chargée de jeter « le premier pont » entre deux sujets d’abord isolés (§ 26). Le livre de Juganville écrit que les comportements ne jettent pas un pont entre deux sujets isolés (p. 193). Heidegger fait de l’être-seul un mode déficient de l’être-avec (§ 26). Le livre de Juganville fait de la solitude une modalité privative de la coexistence (p. 196).
Le désaccord commence avec le On. Être et Temps écrit que « la publicité obscurcit tout » (§ 27). Le livre de Juganville se demande si l’on peut tenir que l’interaction publique obscurcit tout, ou, à l’inverse, qu’elle éclaire tout, et il répond : ni l’un, ni l’autre (p. 196-197). La description neutre de la coexistence n’a pas à prononcer un tel verdict. Le détournement de la dictature du On vers la bureaucratie meurtrière est étudié dans « Êtres & Heidegger ».
Les analyses de l’affectivité et de la parole sont elles aussi reprises de près. Heidegger écrit qu’on ne se rend jamais maître d’une tonalité sans tonalité, mais toujours à partir d’une contre-tonalité ; que l’atonie est encore une tonalité ; que les tonalités peuvent « virer du tout au tout » (§ 29). Le livre de Juganville reprend chacune de ces formules (p. 124, 128-129).
Une reprise, pourtant, change un mot, et ce mot est décisif. Pour Heidegger, la tonalité a à chaque fois déjà ouvert l’être-au-monde « en tant que totalité » (§ 29). Pour Juganville, l’affectivité a à chaque fois ouvert l’être-au-monde « en tant que situation » (p. 122).
Au § 34, Heidegger écrit que, même lorsque la langue d’autrui nous est étrangère, nous entendons d’abord des mots incompréhensibles, et non des bruits. Il écrit aussi que faire silence ne veut pas dire être muet. Les deux phrases reviennent chez Juganville (p. 133 et 141). La correspondance d’ensemble entre les trois compréhensions et le triptyque du Là a été établie dans les articles déjà cités.
L’angoisse marque un renversement exact. Le § 40 écrit : « Le déclenchement physiologique de l’angoisse n’est possible que parce que le Dasein s’angoisse au fond de son être ». Le livre de Juganville reprend la phrase sous forme de question, puis écarte la question elle-même : « La question est mal posée » (p. 121).
Le même paragraphe d’Être et Temps fait de l’étrangeté, le hors-de-chez-soi, « le phénomène plus originaire ». L’être-au-monde familier n’en serait qu’un mode, et l’angoisse authentique, quoique rare, révélerait le fond. Le livre de Juganville admet la rareté et refuse le fond. Les affects profonds ne sont pas une strate méconnue sous l’existence ordinaire, et nous ne flottons pas continuellement dans l’angoisse (p. 130-131). C’est l’ordinaire qui est originaire, non l’étrangeté.
L’analyse de la mort suit la même logique de tri. Heidegger écrit que « nul ne peut prendre son mourir à autrui » : on peut aller à la mort pour un autre, mais non la lui ôter. Il en conclut que la mort est « toujours essentiellement mienne » (§ 47). Le livre de Juganville garde l’insubstituabilité : donner sa vie pour autrui, ce n’est jamais mourir à sa place. Mais il refuse la conclusion : « ma » mort n’est pas mienne (p. 94).
Heidegger cite le Laboureur de Bohême : « Dès qu’un homme vient à la vie, il est assez vieux pour mourir » (§ 48). Juganville reprend la formule et la prolonge : nous sommes toujours déjà assez vieux pour mourir, car on naît à la mort (p. 94).
Heidegger définit la mort comme la possibilité certaine et indéterminée, « possible à tout instant », et il ajoute qu’en tant que possibilité elle ne donne au Dasein « rien à « réaliser » » (§ 52-53). Le livre de Juganville retient l’indétermination du moment, et retourne contre la notion même de possibilité le constat qu’elle ne donne rien à réaliser. Si la mort ne rend rien possible, en quel sens est-elle une possibilité, et a fortiori la possibilité la plus propre (p. 94-95) ?
Le § 72, enfin, ouvre une brèche que Heidegger signale lui-même. L’analyse de l’être-pour-la-mort était « unilatérale », reconnaît-il : la naissance est restée sans examen, et c’est seulement l’étant qui se tient « entre » naissance et mort qui représente le tout cherché. Il ajoute que le Dasein « existe nativement » et meurt de même, et qu’il n’est pas temporel parce qu’il est dans l’histoire, mais historial parce qu’il est temporel.
Le livre de Juganville reprend les trois thèses. Notre existence est le « entre » de notre avènement et de notre disparition, et chaque existant existe de manière native et de manière mortelle tout au long de l’existence (p. 93). Nous ne sommes pas temporels parce que nous nous trouvons dans l’histoire, mais nous existons historiquement parce que nous sommes temporels (p. 154). Mais la naissance, qui n’était chez Heidegger que l’autre « fin », y devient un avènement à part entière.
Le point de rupture se trouve aux § 62 et 63. Heidegger s’y pose lui-même la question décisive : l’interprétation ontologique de l’existence ne repose-t-elle pas sur une conception ontique déterminée de l’existence authentique, sur un idéal factice du Dasein ? « Réponse : effectivement. » Le § 63 ajoute que l’interprétation existentiale ne prétendra jamais « faire acte d’autorité sur des possibilités et des obligations existentielles ». Il précise cependant qu’elle a besoin d’un sol ontique, et ce sol est la résolution devançante. Le § 74 achève le mouvement : dans la répétition authentique, le Dasein « se choisit ses héros ».
Le livre de Juganville reprend la clause, et il la tient. La neutralité de la description de l’existence ordinaire « ne peut méthodologiquement faire acte d’autorité sur des possibilités ou des obligations existentielles car elle ne repose pas sur une conception existentielle déterminée ou sur un idéal » (p. 197). Et ailleurs : « Le héros comme le lâche, l’avare comme le généreux, le colérique comme le doux, etc. mènent une existence ordinaire » (p. 61).
Les deux textes partent de la même exigence de neutralité. Être et Temps la formule et ne peut la tenir, puisque son analytique se fonde sur l’existence authentique. Le livre de Juganville la tient jusqu’au bout. C’est pourquoi toute la doctrine de l’authenticité reste hors du livre : la conscience, la dette, la résolution, le destin et l’héritage. L’ordinaire seul, et non la temporalité authentique, peut alors servir de fil conducteur à l’ontologie.
V. La production au cœur d’Être et Temps
Le livre de Juganville soutient que la métaphysique est une ontologie de la production. Être et Temps fournit lui-même les premiers éléments de cette généalogie. Le § 6 note que l’être-créé, au sens le plus large de l’être-produit, est un moment structurel essentiel du concept antique de l’être. Le § 20 montre que, chez Descartes, tout étant qui n’est pas Dieu a besoin d’être produit : la production est l’horizon au sein duquel l’être est compris. Le livre de Juganville en tire la figure du Producteur divin (p. 209), clef de voûte du système de la métaphysique.
La généalogie que Heidegger applique aux Anciens et aux Modernes vaut pourtant aussi pour son propre § 15. Heidegger y écrit, à propos de la nature découverte avec l’ouvrage : « la forêt est réserve de bois, la montagne carrière de pierre, la rivière force hydraulique ». Il présente ce regard comme un trait de la circon-spection quotidienne.
Le livre de Juganville le tient au contraire pour non ordinaire. Le producteur peut considérer la montagne comme un stock, mais ce rapport aux sens d’être n’est pas ordinaire (p. 209). Un menuisier ne voit pas dans une forêt un stock de planches (p. 222). Ce regard est l’amorce de la production totalisante, celle par laquelle la forêt devient stock et réserve (p. 19). Ce que la pensée tardive de Heidegger dénoncera comme le règne de la technique se trouve ainsi déjà inscrit, en 1927, dans la description même de l’ordinaire.
La genèse de la science obéit à la même logique de privation. Au § 69 b, Heidegger écarte l’explication la plus facile : la théorie ne naît pas du simple suspens de la pratique, et « l’abstention de l’usage de l’outil est si peu déjà « théorie » » que la circon-spection reste attachée à l’outil. Il décrit ensuite le « virage » de la préoccupation en découverte théorique, et il montre qu’il n’y a pas de « simples faits » hors d’un projet préalable.
Le livre de Juganville reprend l’analyse. S’abstenir d’agir n’est pas encore faire de la théorie, et contempler un paysage n’est pas une conduite théorique. Sur la base d’une privation méthodique devient possible une objectivation qui accomplit le virage du comportement préscientifique en comportement scientifique (p. 52-53). Mais là où Heidegger fonde ce virage dans la résolution et dans la temporalité, Juganville le décrit comme une privation opérée au sein des sens d’être eux-mêmes.
Conclusion
Le livre de Juganville réécrit la section préparatoire d’Être et Temps en la délivrant de la seconde section. Il en garde la méthode, et presque la lettre : le point de départ dans le comportement de prime abord et le plus souvent, la critique du sujet, de la sommation du corps et de l’âme, de l’Einfühlung, la connaissance comme mode dérivé. Il en récuse ce qui la commande : la mienneté, l’avoir-à-être, l’étrangeté comme fond, la mort comme possibilité la plus propre, l’idéal de l’existence authentique.
Les places que Heidegger laisse ouvertes sont précisément celles que le livre de Juganville occupe : la nature qui nous environne, la temporalité de l’animal, la naissance, la quotidienneté elle-même, dont Être et Temps reconnaît qu’elle « ajoute l’énigme à l’énigme ». Elles reçoivent chacune leur sens d’être propre.
L’ordinaire neutre devient ainsi le fil conducteur de l’ontologie, et non la temporalité authentique. La raison en est simple : Juganville tient jusqu’au bout la clause de neutralité que Heidegger avait formulée sans pouvoir la tenir.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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