ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & ANDERS

Le titre d’un chapitre entier, pour penser la mutation de l’homme

Günther Anders occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une place précise et concentrée : il domine la section la plus prospective et la plus sombre de tout le livre, celle qui referme le chapitre 12 sur la production totale.

Un titre repris à l’identique

La dernière sous-partie du chapitre 12 s’intitule « Le mal total : l’obsolescence de l’homme » — reprise directe du titre le plus célèbre d’Anders, L’Obsolescence de l’homme (Die Antiquiertheit des Menschen, 1956), son grand diagnostic sur l’écart grandissant entre les capacités techniques de l’humanité et sa capacité à s’en représenter les conséquences.

La bombe comme production du néant

C’est dans cette section que le livre développe l’un de ses passages les plus radicaux : « Avec les armes de destruction nucléaire, nous sommes capables de produire un désert sur un astre mort : de produire une auto-extermination et même le néant. La bombe est nihiliste puisque tout étant […] est réduit à n’être qu’étant. » C’est exactement la thèse d’Anders sur l’ère atomique : la bombe ne détruit pas seulement des existants particuliers, elle rend pour la première fois techniquement possible l’anéantissement de toute possibilité d’existence future.

Les clones, les greffes, la mutation programmée

Le même chapitre décrit, dans un vocabulaire tout aussi anderssien, les manipulations qui composent la production totale : « la production en éprouvette, les procédés eugéniques de sélection des embryons, la modification du patrimoine génétique […] des clones dont le développement serait conservé à certains stades pour former des  »sacs d’organes » en vue […] d’éventuelles greffes. » C’est la même inquiétude que développe Anders quant à la possibilité, ouverte par la technique moderne, de fabriquer l’homme lui-même selon un modèle.

Nous fils d’Eichmann, et la persistance des structures

Un autre texte d’Anders mérite d’être signalé, moins visible dans le livre que L’Obsolescence de l’homme mais tout aussi cohérent avec sa méthode : Nous fils d’Eichmann (1964), la lettre ouverte qu’Anders adresse au fils d’Adolf Eichmann après le procès et l’exécution de son père. Sa thèse : les structures qui ont rendu Eichmann possible ne sont pas confinées à l’Allemagne nazie — elles persistent avant et après elle, comme des possibilités structurelles de la civilisation technique moderne. C’est très exactement ce que le livre affirme du totalitarisme, dans un passage qu’on a déjà croisé à propos d’Arendt : les manières habituelles de rater la spécificité de la destruction totalitaire empêchent de saisir « leur caractère reproductible dans d’autres situations ».

Anders précise même en quoi consistent ces structures persistantes, et sa réponse est plus précise qu’un simple constat de continuité. Il identifie d’abord la division du travail : « L’aggravation de l’actuelle division du travail nous condamne à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble », si bien que notre monde devient une gigantesque « machine totale », un « État technico-totalitaire », au point que le Troisième Reich lui-même en devient, selon Anders, « une simple répétition générale » plutôt qu’un phénomène singulier. Il refuse d’ailleurs, pour cette même raison, d’acquitter Eichmann de sa culpabilité : celui-ci « a participé à la programmation, à l’édification et à la conduite de cette machinerie ».

Ce sont très exactement les deux structures que le livre de Juganville attribue à la Production Totalisante elle-même, avant même que le chapitre 10 n’en vienne à la Production Totalitaire proprement dite. Le mot même qu’emploie Anders — machinerie, non simple machine — recoupe presque terme à terme ce que l’article consacré à Heidegger relève déjà dans le livre : ce n’est jamais le simple passage de l’outil à la machine qui intègre les sens d’être au système marchand, mais le passage de la machine isolée à l’engrenage généralisé de la machinerie. Anders applique ce même seuil au crime plutôt qu’à la marchandise : programmer, édifier, conduire une machinerie plutôt que se servir d’une seule machine.

Une présence resserrée sur la fin du livre

Contrairement à Heidegger ou Levinas, dont la présence se disperse sur l’ensemble de l’ouvrage, Anders intervient de façon concentrée, au moment précis où le livre atteint son point le plus extrême — la production totale, dernière des trois extensions qu’il décrit.

Une parenté de style, au-delà des concepts

Il faut ajouter un dernier rapprochement, qui ne porte plus sur un concept précis mais sur une manière d’écrire. Anders a toujours revendiqué le refus de l’érudition comme un principe : contrairement à nombre de ses contemporains — y compris Heidegger, dont il fut pourtant l’élève —, il a délibérément choisi un style dépouillé, concret, volontiers imagé et parabolique, pour se faire comprendre du plus grand nombre plutôt que pour afficher un appareil savant.

C’est une parenté que le livre partage clairement avec lui, au-delà du seul emprunt de concepts. L’absence totale de notes et de citations, le recours systématique à des scènes concrètes plutôt qu’à l’abstraction pure, la volonté de rester lisible sans jamais sacrifier la rigueur : cette exigence de clarté, que le livre pratique de bout en bout, est peut-être la marque la plus profonde qu’Anders y ait laissée.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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