Une présence reprise, puis prise en défaut
Marcuse occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une place plus resserrée que Heidegger ou Husserl — mais elle est nette, et elle se referme, comme pour Merleau-Ponty, sur un point de désaccord précis.
L’homme unidimensionnel, devenu sens d’être unidimensionnel
Au moment où le livre décrit l’aboutissement de la production totale, il écrit que « la pluridimensionnalité des sens d’être devient unidimensionnelle ». C’est un décalque à peine transposé du titre le plus célèbre de Marcuse, L’Homme unidimensionnel (One-Dimensional Man, 1964) : sa thèse que la société industrielle avancée, par la technique et la consommation de masse, aplatit toute pensée critique et toute alternative réelle en une seule dimension conformiste, éliminant jusqu’à la possibilité même de la négation. Le livre reprend cette métaphore de l’aplatissement dimensionnel en la déplaçant : ce n’est plus la pensée ou l’homme qui s’unidimensionnalise chez Juganville, ce sont les sens d’être eux-mêmes — un déplacement qui fait passer la critique de l’individu aliéné à la structure ontologique du monde tout entier.
La société de consommation et l’industrie culturelle
Le chapitre 9 développe aussi l’idée d’une société de consommation qui uniformise les masses, les travailleurs devenant des rouages autant en travaillant qu’en consommant des loisirs produits par des « industries culturelles ». Cette dernière expression appartient en propre à Adorno et Horkheimer (Dialectique de la raison, 1944), mais elle appartient au même fonds commun de l’École de Francfort que Marcuse lui-même prolonge et systématise — la thèse que la culture de masse, loin d’émanciper, referme le système sur lui-même en produisant du conformisme sous couvert de divertissement.
Les vaisseaux spatiaux, une présence plus discrète
Le chapitre 12, dans son inventaire volontairement dérangeant de phénomènes « structurellement » apparentés par la production totalisée — une centrale hydraulique, une scierie, un vaisseau spatial, une usine électronique —, convoque aussi la conquête spatiale. C’est une présence plus ténue, mais cohérente avec un thème que Marcuse développe dans L’Homme unidimensionnel : les prouesses techniques les plus spectaculaires d’une société avancée — et la course à l’espace en est l’exemple paradigmatique en 1964 — ne signalent pas un dépassement du système, mais son approfondissement ; la capacité technique la plus impressionnante peut parfaitement se mettre, sans aucune contradiction, au service du même ordre qu’elle semblait promettre de dépasser.
Le point de désaccord : la technique est-elle réorientable ?
C’est ici que la présence de Marcuse s’arrête net, et que le livre s’en écarte. Marcuse ne tient pas la technique pour neutre : elle est déjà, selon lui, domination, et un projet historique. Mais c’est précisément parce qu’elle est un projet qu’elle pourrait être refaite : une technique mise au service de l’émancipation plutôt que de la domination resterait possible. Il conserve ainsi le couple de la fin et du moyen : changer la fin, ce serait changer la technique.
C’est exactement la thèse que le livre récuse au chapitre 9, à propos de l’« ambivalence » supposée des choses techniques. Pour Juganville, les catégories de moyen et de fin viennent de la production ordinaire et perdent leur légitimité dans la production totalisante : le problème n’est jamais le bon ou le mauvais usage des machines, mais l’attaque de la production totalisante sur les sens d’être eux-mêmes, en amont de tout usage, qu’aucune réorientation de la finalité ne saurait défaire. La confrontation est développée dans Êtres* & L’Homme unidimensionnel.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
→ Article suivant : Êtres & la mégamachine