Êtres et l’événement
De la naissance au totalitarisme, une seule structure
Un troisième fil transversal traverse le livre à des endroits qu’on ne rapprocherait pas spontanément : la naissance d’un individu et l’irruption du totalitarisme dans l’histoire humaine sont pensées, l’une comme l’autre, à travers le même concept d’événement — irréductible à une simple conséquence causale de ce qui précède.
L’individuation par l’imprévisible
Le chapitre 3 pose que l’existence est d’abord impersonnelle, avant de se singulariser par des événements qui ne s’expliquent jamais comme la simple actualisation de causes antérieures — contrairement à la production d’une chose, qui, elle, dépend de causes identifiables. Un événement historique, de la même manière, institue une époque nouvelle sans être déductible de ce qui la précède ; il éclaire rétrospectivement le passé et projette un sens nouveau sur l’avenir, mais un autre événement sera nécessaire, plus tard, pour éclairer à son tour celui-ci.
La même structure appliquée au totalitarisme
Ce même concept resurgit, presque mot pour mot, au chapitre 10 : « Si un événement est l’irruption d’un phénomène dont la nouveauté dépasse toute attente et bouleverse l’ordre des concepts, alors il faut créer de nouveaux concepts pour de nouveaux phénomènes. Le totalitarisme est une production nouvelle. » C’est exactement l’argument qu’on a déjà croisé à propos d’Arendt sur la nouveauté radicale du totalitarisme, irréductible à la fois à un simple accès de folie et à la continuité des violences historiques anciennes — mais formulé ici dans le vocabulaire général de l’événement posé dès le chapitre 3, plutôt que comme une thèse isolée sur le seul totalitarisme.
Une dette qui rejoint Maldiney
C’est ce concept d’événement, non déductible de ses conditions antérieures et pourtant décisif pour tout ce qui suit, que l’auteur reconnaît devoir à Henri Maldiney — sans qu’aucun terme technique de sa phénoménologie de la rencontre (la transpassibilité, la transpossibilité) n’apparaisse jamais dans le texte. C’est aussi cette même pensée de l’événement qui a nourri, chez Maldiney, l’attention portée aux situations limites en psychiatrie, laquelle a elle-même contribué à façonner la méthode des situations archi-ordinaires.
Un concept qui traverse toutes les échelles
Ce qui rend ce fil particulièrement remarquable, c’est l’écart d’échelle qu’il traverse sans jamais changer de structure : la même logique qui explique comment un individu devient lui-même à partir d’un événement imprévisible explique aussi comment un régime politique entièrement inédit peut surgir dans l’histoire humaine. Ni l’individu ni l’époque ne se déduisent de ce qui les précède — ils adviennent, au sens fort, et c’est cette advenue elle-même, plutôt que ses causes, que le livre s’attache à décrire à chaque fois qu’il rencontre quelque chose d’authentiquement nouveau.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*