Exister contre être : une proximité et une divergence, de Thomas à Gilson
Ni Thomas d’Aquin ni Étienne Gilson, son grand interprète moderne, n’apparaissent dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Gilson sert ici de fil conducteur, parce que c’est lui qui a le plus systématiquement dégagé, au XXe siècle, ce que la métaphysique thomiste de l’esse avait d’inédit — mais le fond du rapprochement, comme de la divergence, se joue avec Thomas lui-même.
Une thèse centrale : la primauté de l’exister
Toute l’œuvre historique de Gilson — en particulier L’Être et l’essence (1948) — se construit autour d’une thèse sur Thomas : la métaphysique thomiste aurait découvert, avec l’esse, l’acte d’exister, une dimension de l’être que la philosophie grecque n’avait jamais pleinement pensée pour elle-même, trop occupée qu’elle était par l’essence, le quid est, le ce que c’est. Pour Thomas, lu par Gilson, exister n’est jamais un simple fait qui s’ajouterait à une essence déjà constituée : c’est l’acte le plus radical, celui par lequel un étant est plutôt que n’est pas, avant même d’être ceci ou cela.
Le livre de Juganville distingue, lui aussi, avec insistance, exister et être : « seul l’homme existe […] tout le reste est ». C’est un rapprochement de vocabulaire frappant — les deux textes font de l’exister quelque chose de plus radical, de plus fondamental, que le simple être.
Où la ressemblance s’arrête
Mais c’est précisément là que la proximité se brise, et il faut le dire clairement plutôt que de forcer le rapprochement. Chez Thomas, l’esse — l’acte d’exister — n’est jamais réservé à l’homme : c’est la structure la plus universelle de tout étant fini, ce par quoi une pierre, un arbre ou un chien sont tout autant que l’homme, chacun selon le mode que son essence détermine. La distinction thomiste entre essence et existence traverse la totalité de l’étant créé, sans exception.
Chez Juganville, au contraire, exister devient le privilège exclusif de l’homme — les animaux, les végétaux, les éléments et les choses sont, mais n’existent jamais au sens où l’homme existe. C’est donc une inversion partielle du geste thomiste : là où Thomas universalise l’esse à tout le créé pour en faire la structure la plus commune de la métaphysique, Juganville restreint l’exister au seul homme pour en faire, au contraire, ce qui le distingue le plus radicalement de tout le reste.
Une parenté plus lointaine, du côté de Heidegger
Cette restriction de l’existence à l’homme doit sans doute davantage à Heidegger, déjà identifié comme source majeure du livre, qu’à la tradition thomiste : c’est Sein und Zeit qui réserve le terme d’Existenz au seul Dasein, refusant qu’on l’applique aux étants simplement subsistants. Le vocabulaire de Juganville semble ainsi plus proche, sur ce point précis, de la restriction heideggérienne de l’existence que de l’universalisation thomiste de l’esse — un signe que la proximité lexicale avec le thomisme, pour réelle qu’elle soit, ne doit sans doute rien à une lecture directe de Thomas ou de Gilson.
Un renversement plus radical : le vocabulaire même de l’acte trahit son origine productive
Il faut pousser la divergence plus loin encore, jusqu’à en faire presque une opposition frontale. Le couple conceptuel par lequel Thomas pense l’esse — l’acte et la puissance — n’est pas un vocabulaire neutre : Aristote l’élabore précisément à partir de l’expérience de la production, le bronze en puissance d’être une statue, le bois en puissance d’être une table, actualisés par le geste de l’artisan. C’est très exactement le vocabulaire que le livre de Juganville reprend, dans son septième chapitre, pour décrire la production ordinaire des choses et des aliments — la matière en puissance, actualisée par la forme.
Or c’est précisément ce couple potentia/actus, emprunté à l’atelier, que la théologie thomiste étend ensuite jusqu’à l’être lui-même, jusqu’à Dieu pensé comme actus purus, l’acte pur sans aucune puissance résiduelle. Gilson formule lui-même cette extension sans détour : « toutes les substances empiriquement données sont composées de matière et de forme » (L’Être et l’essence, p. 57) — une généralisation qui ne distingue plus, à ce niveau d’abstraction, l’objet fabriqué par l’artisan de l’animal, du végétal ou de l’élément naturel : tout étant empirique, quel qu’il soit, se voit pensé selon le même couple né du geste de production. Du point de vue de la généalogie heideggérienne que le livre de Juganville fait sienne — les catégories nées de l’expérience de la production, s’échappant illégitimement de cette expérience originaire pour penser tous les autres étants —, cette phrase même de Gilson en serait l’illustration la plus explicite qui soit : la métaphysique de l’acte d’être telle qu’il la reconstruit à partir de Thomas ne serait plus un texte qui converge avec le livre par un vocabulaire voisin. Ce serait au contraire un exemple paradigmatique de l’extension indue que le livre prend précisément pour cible : l’ontologie de la production poussée jusqu’à son terme le plus extrême, jusqu’à en faire la structure de l’être divin lui-même.
Le démiurge, l’horloger et l’acte pur : une seule et même famille
Du point de vue de l’ontologie de la production, il n’y a aucune différence de structure entre l’actus purus thomiste et les images plus anciennes de Dieu comme artisan du monde. Le démiurge du Timée platonicien façonne le monde à partir d’une matière préexistante, selon un modèle contemplé dans l’intelligible, en vue du Bien — matière, forme, cause finale, et le démiurge lui-même comme force motrice. L’horloger de Voltaire, reprenant l’argument déiste (« quand je vois une montre […] je juge qu’un être intelligent a arrangé les ressorts de cette machine »), applique très exactement la même structure : les pièces comme matière, le plan comme forme, l’assemblage comme force motrice, le fonctionnement réglé comme fin. Ce sont, l’une et l’autre, des variations sur un seul schéma — la même extension indue des quatre causes, habillée à chaque fois d’un métier différent.
L’acte pur thomiste n’échappe pas à cette famille : il en est l’aboutissement le plus poussé, pas une exception. Le démiurge et l’horloger portent encore la trace visible de leur origine artisanale ; l’actus purus a effacé cette trace jusqu’à ne plus se reconnaître comme telle, réduit à ses seuls termes techniques. C’est peut-être, du point de vue de la généalogie heideggérienne, la forme la plus aboutie et la plus dangereuse de l’extension indue — précisément parce qu’elle ne se laisse plus repérer comme un produit de l’atelier.
Une continuité, pas une rupture, avec les concepts fondamentaux d’Aristote
Il faut enfin situer précisément l’acte d’exister dans la généalogie que le livre emprunte à Heidegger — non comme un geste distinct de celui d’Aristote, mais comme son prolongement direct. Le couple energeia/dynamis n’est jamais, chez Aristote, un point de départ abstrait : il naît de l’observation du changement, dont le cas paradigmatique reste la production artisanale — le bronze en puissance une statue, le bois en puissance un lit, la forme actualisant cette puissance. Les quatre causes elles-mêmes sont élaborées sur ce modèle : penser comment un artisan fait venir une chose à l’être à partir d’une matière.
La distinction thomiste entre esse et essentia, telle que Gilson la reconstruit, n’introduit donc pas un concept nouveau, indépendant de ce couple aristotélicien : c’est ce même couple, porté un cran plus loin par Thomas. Aristote pense l’acte et la puissance au niveau régional d’un changement particulier — ce bronze devient cette statue. Thomas franchit une étape supplémentaire en appliquant cette même structure non plus à tel changement, mais à l’existence elle-même prise absolument : l’essence tout entière devient une simple puissance, dont l’esse est l’acte ultime qui la fait passer du néant à l’être. La généalogie se déploie ainsi en trois temps, sans rupture : l’atelier, comme geste concret ; Aristote, qui l’élève en catégorie philosophique ; Thomas, qui l’absolutise jusqu’à l’être lui-même — Gilson n’intervenant, au XXe siècle, que pour remettre en lumière l’ampleur de ce dernier geste.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.