ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & SOURIAU ET LATOUR

Deux moments d’un même pluralisme, et un troisième qui s’en écarte

Étienne Souriau et Bruno Latour n’apparaissent nulle part dans Introduction radicale à la philosophie, mais leur généalogie commune éclaire, par contraste, ce qui distingue le pluralisme du livre de Juganville de deux autres pluralismes voisins — l’un métaphysique et presque oublié, l’autre anthropologique et aujourd’hui très lu.

Souriau, la source oubliée d’un multiréalisme

Dans Les Différents modes d’existence (1943), Étienne Souriau défend un pluralisme existentiel radical : il existe différentes manières d’exister, mais aussi différents degrés ou intensités d’existence — des purs phénomènes aux choses, de l’atome à une valeur comme la solidarité, d’une œuvre d’art à un être vivant. C’est une pluralité à la fois plus hétérogène et plus graduée que celle du livre de Juganville. Plus hétérogène, parce qu’elle inclut des entités que le livre ne considère jamais comme des sens d’être — Dieu, un personnage de roman, une théorie à laquelle on adhère. Plus graduée, parce que chez Souriau certaines choses existent « plus » que d’autres, selon une échelle d’intensité — une hiérarchie que le livre de Juganville récuse absolument : les six sens d’être sont également et pleinement donnés, aucun n’étant un degré moindre d’être qu’un autre.

Latour, la radicalisation anthropologique

Le livre de Souriau resta longtemps un quasi inconnu, jusqu’à ce que Bruno Latour et Isabelle Stengers le republient en 2009, avec une introduction, « Le Sphinx de l’œuvre », qui en reconnaît explicitement la dette. Enquête sur les modes d’existence (2012) reprend le geste souriauen, mais le déplace du terrain métaphysique général vers l’anthropologie des Modernes : quinze modes désormais compris comme des régimes de véridiction propres à des pratiques et institutions historiquement situées — la science, le droit, la religion, la technique, la fiction. Ce ne sont plus des degrés d’existence, comme chez Souriau, mais des façons distinctes de dire vrai à l’intérieur d’une seule civilisation, la nôtre.

Ce que la généalogie complète montre

Souriau et Latour représentent ainsi deux moments d’un même geste pluraliste — l’un métaphysique et gradué, l’autre anthropologique et institutionnel —, mais le livre de Juganville s’écarte des deux à chaque étape. Il n’a pas la gradation d’intensité de Souriau : tout sens d’être est pleinement donné, sans qu’aucun ne soit un degré moindre d’être qu’un autre. Il n’a pas non plus la restriction anthropologique de Latour aux seules pratiques des Modernes : les sens d’être valent, selon le livre, « toujours, partout, pour tous », indépendamment de toute configuration civilisationnelle particulière. Et ni l’un ni l’autre n’incluent, dans leur inventaire, les seules entités que retient le livre de Juganville — les hommes, les animaux, les végétaux, les éléments, les choses, les aliments —, à l’exclusion des œuvres d’art, des personnages de fiction, des valeurs ou des institutions que Souriau et Latour, chacun à sa manière, font entrer dans leur pluralisme. Le livre de Juganville s’en tient strictement aux étants rencontrés dans l’expérience la plus ordinaire, quand ses deux plus proches parents pluralistes s’aventurent, l’un vers l’esthétique et la métaphysique la plus spéculative, l’autre vers l’anthropologie des institutions modernes.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.