ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & DESCOLA

Une mention discrète, pour poser le problème le plus difficile du livre

Contrairement à la plupart des figures de cette série — Heidegger, Husserl, Levinas —, Philippe Descola n’est pas repris dans le livre pour y fournir un concept ou une méthode. Sa présence, bien réelle, est brève : elle sert à formuler une objection, pas à construire une thèse.

Le passage : chamanisme, animisme, totémisme, naturalisme

Au chapitre 5, au moment le plus délicat de tout le livre — celui où il faut affronter la question de savoir si les six sens d’être valent également pour toutes les cultures et toutes les époques —, le texte pose directement la difficulté : « Comment articuler le chamanisme, l’animisme, le totémisme, le naturalisme… ? Qu’ont-ils en commun ? » C’est, sans le nommer, la typologie que Descola construit dans Par-delà nature et culture (2005) : quatre grands schèmes ontologiques attestés à travers l’histoire humaine, distingués selon que l’intériorité et la physicalité des non-humains sont perçues comme semblables ou différentes des nôtres — le naturalisme occidental n’étant, dans cette typologie, qu’un cas parmi d’autres, non le point de référence universel.

Le rôle de cette mention : poser l’objection, pas la trancher

Le livre ne convoque pas Descola pour endosser sa thèse ni pour la réfuter frontalement : il s’en sert comme d’un aiguillon méthodologique, pour se confronter lui-même à la question la plus embarrassante que sa propre prétention à l’universalité pourrait rencontrer. Le texte y admet d’ailleurs, avec une honnêteté qui mérite d’être soulignée, le risque que fait courir cette pluralité des ontologies : que « la pratique ordinaire, censée être neutre et originaire », ne soit en fait « le reflet d’une catégorisation particulière ». C’est exactement l’objection que poserait un lecteur de Descola au projet des six sens d’être — et le livre choisit de se la poser lui-même plutôt que de l’esquiver.

La réponse qu’il y apporte tient à deux ressources distinctes. La première, on l’a vu dans l’article consacré à Scheler, emprunte à la sociologie de la connaissance une méthode comparative — chercher, par la confrontation des visions du monde entre elles, des lois de transformation plutôt qu’un donné brut et intemporel. Mais Scheler seul ne suffit pas à établir l’irréductibilité des sens d’être : c’est la méthode même du livre, les situations archi-ordinaires, qui vient l’étayer. Quand on crève de faim, les aliments contrastent avec une netteté saisissante sur tout le reste de l’étant — nul besoin, dans cette situation-limite, de trancher entre plusieurs ontologies possibles pour que la différence entre un aliment et une pierre s’impose d’elle-même.

Un socle commun, pas une thèse rivale

Il faut préciser exactement ce que cette réponse revendique, pour ne pas la faire dire plus qu’elle ne dit. Elle ne prétend pas exclure la pluralité des cosmologies que décrit Descola — qu’un jaguar puisse être tenu, dans certaines circonstances, pour un parent, ou qu’un manioc puisse être l’interlocuteur d’un chant, reste parfaitement compatible avec elle. Ce que le livre établit n’est ni un fond originaire qui se logerait en dessous des cosmologies particulières (on retomberait alors dans la recherche d’un monde naturel préscientifique, que le livre récuse par ailleurs), ni un principe abstrait qui les surplomberait de l’extérieur : c’est un socle de comportements fondamentaux — fuir un animal dangereux, ne jamais nourrir une chose, ne jamais demander à un végétal de courir — qui se vérifie identiquement à travers la diversité des lieux, des époques et des cosmologies, y compris chez les peuples dont la vision du monde diffère le plus radicalement de la nôtre. Ce socle comportemental ne dissout donc pas la pluralité des mondes que décrit Descola : il la traverse de part en part, sans jamais avoir besoin de la précéder ni de la surplomber pour être vrai partout à la fois.

Un dialogue prolongé ailleurs dans ce dictionnaire

Cette même objection — la pluralité des ontologies humaines et la manière d’y répondre sans la nier ni s’y dissoudre — est reprise et prolongée, sous des angles différents, dans plusieurs articles plus récents de cette série : Êtres & Viveiros de Castro, qui confronte les six sens d’être au perspectivisme amérindien ; Êtres & Graeber et Êtres & Renaud Garcia, qui examinent la critique politique adressée au tournant ontologique dont Descola est l’un des fondateurs ; et Êtres & Lévi-Strauss, qui remonte à la source structurale dont ce courant est issu.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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