ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & FOUCAULT

Une citation retournée contre son propre usage

Michel Foucault n’est jamais nommé dans Introduction radicale à la philosophie. Mais le livre de Juganville lui fait écho en plusieurs endroits, et l’emprunt le plus visible est l’un des plus habiles de tout le livre, parce qu’il retourne un texte célèbre contre l’usage que Foucault lui-même en faisait.

La taxinomie chinoise, presque reprise à l’identique

Au chapitre 8, au début de la section consacrée aux sens d’être (Êtres, p. 228), le livre de Juganville égrène : un cochon de lait, un chien en liberté, appartenir à l’empereur, s’agiter comme des fous, être apprivoisés, être innombrables, casser des cruches, ressembler de loin à des mouches, un animal dessiné avec un pinceau très fin en poil de chameau, un animal embaumé, un animal fabuleux, une sirène.

C’est, prédicat par prédicat, la fameuse taxinomie chinoise imaginaire que Borges invente et que Foucault place en ouverture des Mots et les choses (1966) : les animaux se divisent en « a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches » (MC, p. 7). Foucault raconte lui-même, dans sa préface, que ce texte l’a fait rire et a ébranlé « toutes les familiarités de la pensée », avant d’en tirer tout le programme d’une archéologie des savoirs — l’idée que nos propres systèmes de classification sont, eux aussi, contingents et datés, simplement invisibles à nous parce que nous les habitons.

Un retournement complet de l’intention d’origine

C’est là que la reprise devient intéressante, parce qu’elle inverse l’usage que Foucault en fait. Il cite cette taxinomie pour déstabiliser toute prétention à une classification naturelle et montrer la vertigineuse historicité de nos propres catégories : ce qui est impossible, écrit-il, « ce n’est pas le voisinage des choses, c’est le site lui-même où elles pourraient voisiner » (MC, p. 8). Le livre de Juganville s’en empare pour prouver exactement l’inverse : même dans cette liste aux prédicats les plus hétéroclites qui soient, on n’hésite jamais à reconnaître des animaux — alors qu’un animal dessiné devient une chose, un animal embaumé aussi, et qu’une sirène est le fruit de l’imagination. « Tous ces étants se rencontrent dans le monde (ou dans un monde imaginé) » (Êtres, p. 228) : le site que Foucault disait ruiné est rendu, c’est le monde. Le sens d’être reste invariant, quels que soient les prédicats les plus fous qu’on empile autour de lui — la classification foucaldienne sert ainsi, paradoxalement, à démontrer la stabilité de ce que Foucault voulait précisément faire vaciller.

Le titre lui-même, repris ailleurs dans le livre

Le titre de Foucault est repris tel quel comme titre d’une section du chapitre 4 (Êtres, p. 138). La question qu’elle pose — « Les mots précèdent-ils les choses ou bien les choses précèdent-elles les mots ? » — reçoit une réponse qui en défait les termes : « Ordinairement, nous n’avons jamais affaire à des mots isolés, pas plus qu’à des choses isolées, mais au monde » (Êtres, p. 138-139).

Une source plus présente qu’il n’y paraît

La liste de Borges n’est pas le seul écho. Le parapluie et la machine à coudre de Lautréamont, que Foucault évoque aussitôt après, deviennent l’exemple le plus banal d’un même sens d’être : « Un parapluie et une machine à coudre sont aussi des choses » (Êtres, p. 11). La « grille » et le « quadrillage » par lesquels Foucault décrit l’ordre reviennent pour désigner ce que l’ontologie doit éviter (Êtres, p. 149, 151, 227). Le cinquième chapitre s’intitule « Archéologie du monde ». Ces échos, et la confrontation d’ensemble des deux livres, sont examinés dans l’article Êtres & Les Mots et les choses. Ils illustrent une pratique que le livre de Juganville déploie ailleurs avec d’autres sources : reprendre un texte connu, parfois jusqu’à sa lettre, pour le faire travailler dans une direction opposée à celle que son auteur lui donnait — un procédé qu’on retrouve, sous une forme différente, dans le traitement réservé à Levinas ou à Marcuse.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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