Le national-esthétisme, ou un peuple façonné comme une œuvre
Philippe Lacoue-Labarthe est déjà mentionné une fois dans cette série, dans l’article consacré à « L’ontologie de la production », parmi trois diagnostics convergents du totalitarisme comme esthétisation du politique. Cet article développe ce point isolément, à partir du livre où Lacoue-Labarthe le formule le plus précisément.
Le national-esthétisme
La Fiction du politique. Heidegger, l’art et la politique (1987) forge un concept précis pour nommer ce que Lacoue-Labarthe voit à l’œuvre dans le national-socialisme : le « national-esthétisme » — le symptôme dissimulé d’une modernité avortée, où, sous l’alibi de la technique, c’est en réalité la technè — l’art comme savoir-faire, comme fabrication — qui hante la politique moderne. La thèse centrale tient en une phrase : un peuple ne naît à l’histoire et ne s’identifie comme tel que s’il est porteur d’un art, c’est-à-dire d’un mythe, qui lui soit propre. Le national-socialisme aurait ainsi voulu façonner le peuple allemand comme une œuvre, selon un modèle contemplé — la Grèce antique — plutôt que de le laisser advenir de lui-même.
Un peuple pensé selon les quatre causes de la production
C’est très exactement ce que l’article sur l’ontologie de la production identifie déjà comme la structure commune aux diagnostics de Benjamin, d’Arendt et de Lacoue-Labarthe : une œuvre d’art est elle-même un produit, une matière mise en forme selon un modèle, en vue d’une fin, par une force motrice — les mêmes quatre causes qui organisent, dans le livre de Juganville, toute la description de la production. Dire que le national-socialisme façonne le peuple allemand comme une œuvre, à l’imitation d’un modèle grec, revient donc à dire, dans le vocabulaire même du livre, qu’il applique à la coexistence humaine le système des quatre causes propre à la production ordinaire des choses — exactement ce que le chapitre sur la Production Totalitaire décrit sous ce nom.
Ce qui reste, une fois l’humanisme épuisé
Le livre de Lacoue-Labarthe se situe dans la même constellation qu’un autre texte déjà croisé dans cette série : Règles pour le parc humain de Sloterdijk, lui aussi une réponse directe à la Lettre sur l’humanisme de Heidegger. Les deux livres posent, chacun à sa manière, la même question : que reste-t-il à penser, pour l’homme et pour un peuple, une fois l’humanisme traditionnel épuisé — une fois qu’on ne peut plus fonder la coexistence humaine sur l’idée d’une essence humaine stable, garantie de l’extérieur ? Pour Lacoue-Labarthe, le national-esthétisme est précisément la réponse catastrophique que le national-socialisme a apportée à cette question : façonner un peuple comme une œuvre, par mimesis d’un modèle, plutôt que le laisser advenir de lui-même.
C’est ce terrain précis que le livre de Juganville occupe aussi, sous un tout autre angle — celui déjà établi dans l’article consacré à Levinas. Le titre d’une de ses sections, « L’ontologie est un humanisme », retourne à la fois l’article de Levinas « L’ontologie est-elle fondamentale ? » et son recueil Humanisme de l’autre homme : ce n’est plus un humanisme contre l’ontologie qu’il faut chercher, mais un humanisme dans l’ontologie elle-même — la reconnaissance de la pluralité des sens d’être comme geste déjà humaniste, sans qu’il soit besoin de sortir de l’être, ni de refonder un peuple par le mythe ou par l’art, pour y parvenir. Trois réponses distinctes, donc, à une seule et même question laissée béante par l’épuisement de l’humanisme classique : le national-esthétisme chez Lacoue-Labarthe (comme diagnostic d’une réponse catastrophique), l’anthropotechnologie chez Sloterdijk (comme réponse possible, presque assumée), et l’ontologie plurielle chez Juganville (comme réponse qui refuse à la fois le mythe et la fabrication technique de l’homme).
Une source commune : Heidegger comme terrain d’analyse
Ce rapprochement se referme sur un point méthodologique partagé. Lacoue-Labarthe construit toute sa démonstration à partir d’une lecture minutieuse des textes politiques de Heidegger lui-même — le Discours de rectorat, L’Auto-affirmation de l’université allemande — qu’il situe dans l’ensemble de la tradition philosophique allemande, sans pour autant y voir la preuve d’un bacille nazi logé dans toute la pensée allemande depuis Luther. C’est le même Heidegger, source la plus centrale et la plus constamment sollicitée du livre de Juganville, qui sert ici de terrain d’analyse à Lacoue-Labarthe — deux lectures indépendantes, deux usages distincts, mais un même texte de départ.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Comme pour Adorno et Bauman, celle-ci rassemble une convergence repérée par la lecture, non une dette confirmée par l’auteur.