ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & REY

Un leurre compensatoire, et un pont direct vers Vioulac

Olivier Rey n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Comme pour le reste des sources rassemblées autour de la critique de la technique dans cette série, cet article ne repose donc sur aucune dette textuelle avérée : c’est une convergence de diagnostic, repérée par la lecture. Rey n’est d’ailleurs pas un créateur de concepts : son apport tient moins à des thèses originales qu’à une même vigilance, déclinée sur plusieurs livres.

Le transhumanisme comme leurre compensatoire

Leurre et malheur du transhumanisme (2018) défend une thèse singulière : ce n’est pas parce que l’homme moderne serait devenu trop puissant qu’il rêverait de se dépasser encore par la technique, mais à l’inverse parce qu’il se sent diminué — appauvri par la perte de repères qu’a produite la révolution industrielle — qu’il cherche à se rehausser par des promesses d’augmentation. Rey y voit un mécanisme compensatoire : plus le rapport entre les bénéfices du « développement » et ses nuisances devient défavorable, plus il faut, pour continuer d’y croire, gonfler les promesses qu’on en attend. Le transhumanisme fonctionne ainsi comme un leurre, dont la fonction n’est pas de se réaliser mais de continuer à faire tenir la foi dans le progrès.

Une proximité avec la Production Totale

C’est un rapprochement direct avec ce que le livre de Juganville nomme la Production Totale — la troisième et dernière extension de la production, celle qui promet de dépasser les limites mêmes des sens d’être par la manipulation génétique et la fabrication de mutants. Les deux textes partagent la même cible ; mais Rey ajoute une explication psychologique et historique que le livre de Juganville, plus strictement ontologique, ne développe pas : le désir d’augmentation technique comme symptôme d’un appauvrissement antérieur, plutôt que comme une aspiration autonome.

Deux autres livres, la même vigilance

Deux autres essais de Rey prolongent ce même diagnostic sans y ajouter de concept nouveau. Une question de taille (2014) reprend d’Illich — déjà présent dans cette série — et de Leopold Kohr l’idée qu’une société a une échelle juste, au-delà de laquelle elle écrase ce qu’elle prétend servir. Itinéraire de l’égarement (2003) dénonce le réductionnisme d’une science qui ne tient pour vraie que sa propre description mathématique du monde, disqualifiant par avance l’expérience sensible et ordinaire. C’est le même terrain, une fois de plus, que celui de la production totalisante chez Juganville : une échelle et une expérience communes, écrasées par une logique qui prétend les dépasser.

Un pont direct vers Vioulac

Un point mérite d’être signalé pour lui-même, puisqu’il referme un lien déjà entamé ailleurs dans cette série : Olivier Rey cite directement Jean Vioulac dans Leurre et malheur du transhumanisme, déjà l’un des interlocuteurs les plus proches du livre de Juganville, présenté dans l’article Êtres & Vioulac. C’est un point de contact textuel réel entre deux réseaux de sources qu’on avait jusqu’ici traités séparément — celui des dialogues phénoménologiques contemporains, et celui de la critique de la technique — sans qu’on puisse pour autant affirmer que Juganville ait lu Rey lui-même.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Comme pour le reste des sources sur la critique de la technique, celle-ci rassemble une convergence repérée par la lecture, non une dette confirmée par l’auteur.