ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & SLOTERDIJK

« L’homme produit l’homme » : une continuité que le livre de Juganville refuserait

Peter Sloterdijk n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. Contrairement au reste des sources rassemblées autour de la critique de la technique dans cette série, ce rapprochement n’est pas une convergence mais, en grande partie, une tension — à examiner avec la prudence qui s’impose.

L’anthropotechnique : l’homme qui produit l’homme, de tout temps

Tu dois changer ta vie. De l’anthropotechnique (2011) défend une thèse d’une portée considérable : depuis l’Antiquité, l’homme n’a cessé de recourir à des « anthropotechniques » — des exercices mentaux et physiques destinés à optimiser son statut face aux risques de la vie et à la certitude de la mort. Ascèses religieuses, exercices spirituels, entraînement sportif moderne : Sloterdijk les regroupe tous sous un même « impératif métanoïque », celui de toujours changer sa vie. La formule qui résume ce projet est frappante en elle-même : il s’agit, dans tous les cas, d’un processus où « l’homme produit l’homme ».

Une proximité de vocabulaire, un désaccord de fond

C’est ce vocabulaire même — l’homme comme producteur de l’homme — qui touche directement ce que le livre de Juganville nomme la Production Totale, cette extension de la production qui s’en prend aux sens d’être eux-mêmes plutôt qu’aux seules choses produites. Mais c’est aussi là que l’écart devient le plus net. Sloterdijk range sous une même catégorie continue les ascèses antiques les plus spirituelles et les techniques biologiques les plus contemporaines, comme s’il s’agissait d’un seul et même geste anthropologique décliné à travers l’histoire. Le livre de Juganville, à l’inverse, tient à distinguer nettement deux choses que Sloterdijk pourrait laisser se confondre : un comportement qui s’exerce à l’intérieur d’un sens d’être donné (l’ascèse, l’entraînement, qui ne changent jamais la nature de celui qui les pratique) et une production qui franchit le seuil ontologique d’un sens d’être pour le muter ou l’hybrider. Ce que Sloterdijk présente comme une seule continuité — l’homme se formant lui-même depuis toujours — est précisément ce que le livre de Juganville s’emploie à couper en deux.

Un second texte, plus radical encore : Règles pour le parc humain

Le rapprochement se resserre avec un texte antérieur et bien plus controversé, Règles pour le parc humain (1999), sous-titré Une lettre en réponse à la Lettre sur l’humanisme de Heidegger — le même texte de Heidegger que le livre de Juganville reprend lui-même ailleurs, notamment dans son rapport retourné à Levinas. Sloterdijk y constate la mort de l’humanisme en 1945 et se demande ce qui peut désormais « apprivoiser » l’homme, si l’humanisme littéraire a échoué comme « école d’apprivoisement ». Il nomme la « domestication de l’être humain » le grand impensé de toute la tradition humaniste depuis l’Antiquité — et suggère, dans une formule qui déclenchera un scandale retentissant en Allemagne, que la réponse pourrait venir de l’anthropotechnologie elle-même, jusqu’à la sélection génétique.

C’est un écho frappant, et plus concret que dans Tu dois changer ta vie, avec un mot que le livre de Juganville emploie lui-même dans sa section sur la destruction du Système : « désormais le système nous adapte à lui ». Domestication chez Sloterdijk, adaptation forcée chez Juganville — les deux mots décrivent le même renversement, l’homme cessant d’être le sujet de sa propre formation pour en devenir l’objet façonné de l’extérieur. Mais l’écart de fond reste le même que celui déjà relevé : Sloterdijk envisage cette domestication technologique comme une réponse possible, presque une nécessité une fois l’humanisme épuisé — « il faut devenir technologique pour pouvoir être humaniste » —, quand le livre de Juganville la décrit comme la menace même qu’il faut nommer pour s’en prémunir.

Ce que cette tension révèle

Ce désaccord n’est pas seulement un détail : il éclaire, par contraste, ce que le livre de Juganville tient pour le plus important. Ce n’est jamais le geste de vouloir se transformer qui pose problème — l’ascèse, l’exercice, l’effort sur soi appartiennent à l’existence ordinaire depuis toujours. Ce qui inquiète le livre, c’est le moment précis où cette transformation cesse d’être un comportement pour devenir une production au sens technique et causal du terme — où l’homme ne s’exerce plus, mais se fabrique.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Contrairement au reste des sources sur la critique de la technique, celle-ci documente autant une tension qu’une convergence.