ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & BAUMAN

Une convergence de diagnostic

Zygmunt Bauman n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable, ni le moindre mot qui renverrait explicitement à l’un de ses livres.

Modernité et l’Holocauste : le même refus de l’archaïsme

La thèse centrale de Bauman est que la Shoah n’est pas un retour de barbarie prémoderne, ni un accident survenu malgré la modernité, mais un produit de la modernité elle-même — de sa rationalité bureaucratique, de sa division du travail poussée à l’extrême, de son organisation industrielle rendant chaque exécutant responsable d’un fragment du processus sans jamais avoir à en assumer l’ensemble.

C’est une proximité frappante avec ce que le livre de Juganville développe sous le nom de Production Totalitaire : la violence bureaucratique, la Machine administrative qui transforme les hommes en rouages, les camps eux-mêmes pensés comme des lieux industriels. Les deux textes refusent la même erreur de lecture — voir dans le génocide industriel un archaïsme retrouvé plutôt que l’aboutissement d’une logique moderne, rationnelle, parfaitement ordinaire dans ses rouages.

La Société liquide : un autre nom pour l’indifférenciation ?

Le concept de modernité liquide — la dissolution des formes fixes, des identités stables, des structures durables, au profit d’un flux permanent et d’une instabilité généralisée — entre en résonance avec ce que Juganville appelle le nihilisme : la réduction des contrastes, l’indifférenciation ontologique produite par le Système. « Liquide » chez Bauman et « indifférencié » chez Juganville ne sont pas le même mot, ni le même geste conceptuel — l’un vient de la sociologie, l’autre de l’ontologie —, mais ils pourraient bien désigner, par deux voies distinctes, un seul et même phénomène contemporain : la perte des contours stables qui permettaient autrefois de distinguer une chose d’une autre.

Ce que cette convergence ne permet pas de conclure

Il faut se garder d’aller plus loin que ce que ces deux proximités autorisent. Bauman reste sociologue de formation et de méthode : il décrit des structures sociales, des institutions, des processus historiques datables. Juganville reste résolument ontologique : il ne décrit jamais une société ou une époque en tant que telle, mais des sens d’être et leur possible abolition. Les deux textes convergent sur un même objet — la modernité industrielle comme matrice du pire —, mais depuis deux disciplines qui ne se recoupent qu’au niveau du diagnostic final, jamais dans leur méthode.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

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