Le milieu propre, contre l’idée d’un monde animal unique
Jakob von Uexküll, biologiste et théoricien allemand dont les travaux ont profondément marqué la phénoménologie du vivant au XXe siècle, laisse une trace précise dans le chapitre 6 de Introduction radicale à la philosophie — au moment où le livre s’attaque à la question de savoir ce qu’est, au juste, un animal.
Un milieu propre à chaque espèce
Le texte pose la question directement : « Qu’est-ce que le milieu de l’animal ? Si tous les animaux sont à un milieu, ce milieu est toujours propre à telle espèce animale, à tel type d’animaux. » Et il illustre aussitôt cette thèse par un exemple resté célèbre : « le lézard perçoit le plus léger froissement dans l’herbe, mais il reste sourd au coup de pistolet tiré à deux pas qui fera s’envoler une nuée d’oiseaux. »
Le Umwelt, contre un monde animal indifférencié
C’est très précisément la théorie du Umwelt qu’Uexküll développe dans ses travaux de biologie théorique, notamment Mondes animaux et monde humain : chaque espèce ne perçoit et n’agit que dans son propre monde perceptif, structuré selon ses besoins et ses capacités sensorielles propres — un monde qui peut se superposer partiellement à celui d’une autre espèce sans jamais coïncider avec lui. Cette théorie a marqué toute une génération de phénoménologues : Heidegger la discute et la critique dans son cours de 1929-1930, Merleau-Ponty y revient dans ses cours sur La Nature au Collège de France.
Un léger écart avec Heidegger
Le livre s’en sert d’ailleurs pour prendre ses distances avec la formule heideggérienne la plus connue sur le sujet — l’animal comme « pauvre en monde », par contraste avec l’homme « formateur de monde ». Le texte préfère parler d’animaux qui « ne sont pas riches ou pauvres en monde » mais appartiennent à des « milieux irréductibles au monde » — une nuance qui doit sans doute à Uexküll cette réticence à hiérarchiser les mondes animaux les uns par rapport aux autres, ou par rapport au monde humain, en termes de richesse ou de pauvreté.
Une présence brève, mais structurante pour tout le chapitre
Uexküll n’intervient qu’à cet endroit précis du livre, mais c’est un endroit décisif : c’est son exemple, et la thèse qu’il illustre, qui permettent au livre d’affirmer que le sens d’être des animaux ne forme jamais un bloc homogène — chaque espèce reste enfermée, en un sens, dans son propre milieu, aussi irréductible aux autres milieux animaux que l’ensemble du règne animal l’est aux autres sens d’être.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*