Le premier scénario de l’ontologie de la production
Contrairement à la plupart des sources rassemblées dans cette série, Platon n’est pas une simple convergence de diagnostic contemporain : le livre de Juganville fait remonter sa généalogie de l’ontologie de la production jusqu’aux Grecs, sans jamais nommer aucun philosophe — ni Platon, ni même Aristote, dont la présence se reconnaît aux catégories techniques (les quatre causes) plutôt qu’à une citation explicite. Cet article reconstitue ce que cette généalogie doit à Platon en particulier, en amont d’Aristote lui-même.
Le Démiurge du Timée : le monde comme artefact
Le Timée raconte l’origine du monde physique comme l’œuvre d’un démiurge — le mot grec, dèmiourgos, signifie littéralement « artisan ». Ce démiurge ne crée pas à partir de rien : il ordonne une matière préexistante et informe, en gardant les yeux fixés sur un modèle éternel, intelligible, qu’il imite du mieux possible. C’est très exactement le schéma que Juganville identifie comme la matrice de l’ontologie de la production : une cause motrice (le démiurge lui-même) qui façonne une cause matérielle (le chaos préexistant) selon une cause formelle ou exemplaire (le modèle intelligible contemplé), en vue d’une fin (la beauté et la bonté du monde ainsi produit). Le cosmos tout entier y est pensé comme un artefact, sur le modèle même de l’atelier.
La théorie des Idées : les choses comme copies d’un modèle
Ce schéma artisanal n’est pas propre au seul récit cosmologique du Timée : il est au principe même de la théorie des Idées. Dans la République, Platon prend pour exemple le fabricant de lits et de tables, qui porte son regard sur la Forme (l’eidos) du lit ou de la table pour produire les objets sensibles qui en sont les copies. C’est la scène originaire dont Aristote tirera, plus tard, la théorie explicite des quatre causes : si Aristote est celui qui nomme et systématise la cause formelle, Platon est déjà celui qui en fournit le tout premier scénario, appliqué non plus au seul artisan mais à la structure de la réalité entière — chaque chose sensible n’étant jamais qu’une imitation plus ou moins réussie d’un modèle qui la précède et qu’elle ne rejoint jamais parfaitement.
La cité comme œuvre, le philosophe comme peintre
Un troisième texte prolonge ce même geste sur le terrain politique. Dans la République, Platon compare le philosophe qui façonnerait la cité idéale à un peintre (zôgraphos) qui travaillerait d’après un modèle contemplé — une image du dèmiourgos du Timée transposée à l’art de gouverner. La cité juste n’y est jamais un donné qu’on laisserait advenir de lui-même : c’est une œuvre à produire, sur le modèle d’un paradigme. C’est un rapprochement direct avec ce qu’on a déjà noté ailleurs dans cette série à propos du national-esthétisme chez Lacoue-Labarthe — l’idée d’un peuple façonné comme une œuvre, à l’imitation d’un modèle contemplé, plutôt que laissé libre d’advenir par lui-même. Platon en fournit ici, vingt-trois siècles à l’avance, le tout premier schéma.
Une prudence à observer
Il faut se garder, malgré tout, de prêter à Platon la clarté conceptuelle qui n’appartient qu’à son élève. Platon ne distingue jamais aussi nettement qu’Aristote la physis (ce qui croît de soi-même) et la poièsis (ce qui est produit par un art extérieur à soi) : chez lui, la nature elle-même est déjà pensée comme l’œuvre d’un démiurge, ce qui revient à effacer par avance la distinction que Juganville, suivant Aristote, tient pour essentielle. En ce sens, Platon n’est pas seulement l’origine lointaine de l’ontologie de la production : il en offre déjà, dans le Timée lui-même, la version la plus radicale — celle où même la nature ne s’excepte plus de la production.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.