ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & ADORNO

Une éthique négative, sans dialectique

Adorno n’apparaît nulle part dans Introduction radicale à la philosophie — ni titre repris, ni concept technique identifiable. La structure même de l’« éthique originelle négative » qui referme le livre porte une ressemblance frappante avec le geste le plus caractéristique de toute la pensée d’Adorno : dire seulement ce qu’il faut empêcher, jamais ce qu’il faudrait positivement réaliser. Aucun mot, aucune formule du livre ne renvoie explicitement à l’un des textes cités ci-dessous — ce sont des résonances de structure et de sensibilité.

La terre éclairée sous le signe du désastre : Dialectique de la raison

C’est sans doute le texte le plus central de tous pour ce rapprochement — coécrit avec Horkheimer en 1944, avant tous les autres. Son ouverture donne le ton : « déjà la terre entièrement éclairée rayonne sous le signe d’un désastre triomphant. » La raison, en cherchant à maîtriser la nature, se retourne en sa propre catastrophe — exactement la structure du livre de Juganville, où la production, en s’étendant toujours davantage, se retourne en destruction (la Grande Destruction).

Horkheimer et Adorno décrivent comment la raison instrumentale, dans sa volonté de dominer la nature, la réduit à du matériau manipulable — presque mot pour mot ce que le livre de Juganville nomme Production Totalisante, qui réduit les éléments, les végétaux et les animaux à du stock.

Plus frappant encore : la Dialectique de la raison fait remonter cette domination de la nature jusqu’à l’Odyssée d’Homère — la ruse d’Ulysse comme première figure de la raison instrumentale, qui maîtrise la nature extérieure au prix d’une répression de sa propre nature intérieure. C’est la même structure généalogique que celle du livre de Juganville, qui fait remonter l’ontologie de la production jusqu’aux Grecs, pour la voir culminer, des millénaires plus tard, dans les Productions Totalisante, Totalitaire et Totale. Horkheimer et Adorno vont même jusqu’à qualifier l’Aufklärung elle-même de totalitaire dans sa logique de domination — le même mot que le livre de Juganville choisit pour nommer l’une de ses trois extensions de la production, même si ce terme appartient au fonds commun du vocabulaire politique du XXe siècle plutôt qu’à Adorno et Horkheimer seuls.

L’industrie culturelle, la consommation de masse et le conformisme

Le chapitre le plus célèbre du même livre, consacré à « la production industrielle de biens culturels », prolonge ce diagnostic sur un terrain plus quotidien. Adorno et Horkheimer y montrent que la culture de masse — cinéma, radio, musique — fonctionne selon une logique industrielle : des produits standardisés, interchangeables, fabriqués en série pour un public rendu lui-même interchangeable. C’est très précisément la structure de la Production Totalisante chez Juganville, où la marchandise, comme cause formelle, rend équivalents des biens hétérogènes.

Adorno y forge un concept précis pour décrire le conformisme qu’engendre cette industrie : la « pseudo-individualisation » — l’illusion d’un choix et d’une différence individuels, maintenue à la surface de produits standardisés (une variation cosmétique, une couleur différente) pour masquer l’uniformité radicale qui les sous-tend. C’est un rapprochement presque parfait avec le nihilisme tel que le définit le livre de Juganville : l’indifférenciation ontologique masquée derrière une apparence de diversité — le monde qui « paraît gris » sous une profusion de nuances qui ne sont, au fond, que des variations d’une même absence de contraste réel.

C’est aussi l’occasion de relier deux sources déjà identifiées séparément ailleurs dans cette série : Marcuse et son « homme unidimensionnel » prolongent directement cette critique adornienne de la consommation de masse et du conformisme — un lien plus solide que les autres de cet article, puisque Marcuse, lui, est une source textuellement établie du livre. Les trois penseurs de l’École de Francfort convergent ainsi sur un même diagnostic, que le livre de Juganville semble reprendre à sa manière ontologique plutôt que sociologique.

« Il n’y a pas de vie juste dans une vie fausse »

C’est la phrase la plus célèbre de Minima Moralia (1951) : Es gibt kein richtiges Leben im falschen. Adorno y affirme qu’au sein d’une totalité administrée et endommagée — la société capitaliste tardive, mais aussi bien l’ombre portée par Auschwitz —, aucun programme éthique positif ne peut plus se déployer intact. L’éthique ne peut plus dire ce qu’il faut faire ; elle ne peut plus que résister à ce qui ne doit jamais se reproduire.

C’est une structure identique à celle du livre de Juganville : jamais un programme à réaliser en positif, seulement une catastrophe — l’ontocide — qu’il faut empêcher.

Le nouvel impératif catégorique

Dans Dialectique négative (1966), Adorno formule ce qu’il appelle le nouvel impératif catégorique imposé aux hommes après Auschwitz : agir et penser de telle sorte qu’Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’advienne. La formule ne prescrit aucun contenu positif — elle nomme seulement l’événement à ne jamais laisser se reproduire, et en tire l’obligation de vigilance permanente.

C’est très exactement la logique qui gouverne la troisième partie du livre de Juganville : nommer la Production Totalitaire dans sa spécificité structurelle, précisément pour que sa « nouveauté » et son « caractère reproductible dans d’autres situations » puissent être reconnus s’il fallait y faire face à nouveau, sous une autre forme.

Le refus de l’image positive

Plus profondément, Adorno reprend le Bilderverbot — l’interdiction juive de la représentation — pour refuser de donner un contenu positif à ce que serait une société réconciliée : se figurer positivement l’état de choses réconcilié reviendrait, selon lui, à trahir cette réconciliation même en la figeant dans une nouvelle totalité, une nouvelle image qui prétendrait clore le réel.

C’est la même prudence qu’on retrouve dans le livre de Juganville à propos du Système comme réduction archi-ordinaire malgré lui : que la privation révèle un sens d’être ne rend jamais cette privation bonne. Le livre se garde bien de transformer cette révélation en promesse, en programme, en image d’un monde réconcilié qu’il faudrait viser.

Une différence de statut

Il faut toutefois marquer une différence, pour ne pas forcer le rapprochement au-delà de ce qu’il permet. Chez Adorno, c’est la dialectique elle-même qui devient négative, comme méthode de pensée entière : refuser toute identité prématurée entre le concept et la chose, rester dans la non-identité, à chaque pas de l’argumentation. La négativité n’est pas, chez lui, une simple conclusion pratique : elle est la forme même de toute pensée qui prétend rester honnête.

Chez Juganville, c’est plus ponctuellement l’éthique qui est négative, greffée sur une ontologie par ailleurs très positive et très remplie — six sens d’être décrits avec précision, quatre causes systématiquement déployées. La négativité n’intervient qu’au moment de tirer les conséquences pratiques de cette description, pas dans la description elle-même. C’est une éthique négative sans dialectique négative — la conclusion d’Adorno, sans sa méthode.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.

→ Article suivant : Êtres & Agamben