Le quotidien, l’ordinaire et l’ambiance
Bruce Bégout (né en 1967) est philosophe et écrivain, maître de conférences à l’université Bordeaux-Montaigne. Son œuvre suit deux voies parallèles. La première est phénoménologique : après une thèse sur Husserl (La Généalogie de la logique. Husserl, l’antéprédicatif et le catégorial, 2000), il a consacré à la postérité de la phénoménologie du « monde de la vie » une série d’ouvrages (L’Enfance du monde, 2007 ; Le Phénomène et son ombre, 2008), puis une phénoménologie du quotidien (La Découverte du quotidien, 2005), une lecture d’Orwell (De la décence ordinaire, 2008) et une phénoménologie des ambiances (Le Concept d’ambiance, 2020, prolongé par La Pensée mersive). La seconde voie est celle d’essais sur les lieux de la vie contemporaine : Las Vegas (Zéropolis, 2002), le motel américain (Lieu commun, 2003), la banlieue pavillonnaire (Suburbia, 2013), les situationnistes et la ville (Dériville, 2017), Los Angeles (Los Angeles, capitale du XXᵉ siècle, 2019), les aéroports (En escale, 2019), les ruines (Obsolescence des ruines, 2022). S’y ajoutent des fictions, dont L’Éblouissement des bords de route (2004) et Le ParK (2010).
Juganville ne le nomme pas, pas plus qu’il ne nomme aucun auteur. La confrontation s’impose pourtant, parce que Bégout et Juganville partent du même lieu : la vie de tous les jours, que la philosophie a longtemps tenue pour indigne d’examen. Le livre de Juganville fait de « l’ordinaire » le fil conducteur de l’ontologie ; Bégout fait du « quotidien » l’objet d’une phénoménologie à part entière. La proximité des mots est ici le premier piège. L’un parle d’ordinaire et l’autre de quotidien, et ce n’est pas un hasard : derrière les deux termes se tiennent deux manières différentes de concevoir notre rapport au monde. Le présent aperçu, écrit à partir de recherches et non d’une lecture complète de l’œuvre, en dégage les principaux points de contact.
Abréviations. « CA, p. » renvoie à Bruce Bégout, Le Concept d’ambiance, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2020. Les autres ouvrages de Bégout sont cités par leur titre ; les propos qu’il tient sur sa propre démarche sont tirés de l’« Entretien avec Bruce Bégout » publié par la revue Conceptos (université Bordeaux-Montaigne). « Êtres, p. » renvoie au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie. Mots, êtres et choses (PUF). Dans les citations de Juganville, nous rétablissons les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire et Totale, de Système et de Mal (quand il n’est pas ordinaire).
I. Quotidien ou ordinaire
Bégout a expliqué pourquoi il préfère le mot « quotidien » au mot « ordinaire ». L’ordinaire, selon lui, implique des normes, alors que « le quotidien relève tout simplement de ce qui est, de ce qui se reproduit tous les jours » (Entretien). Le quotidien est donc défini par la répétition : il est ce qui revient chaque jour, l’horizon temporel des journées qui se suivent. Bégout le juge plus descriptif, plus phénoménologique et plus historique que l’ordinaire.
Le livre de Juganville fait le choix inverse, pour des raisons inverses. Le quotidien n’y est qu’une « première approche » : « Qu’est-ce que le monde ordinaire ? En première approche, c’est le monde de la vie de tous les jours, le monde de la quotidienneté où nous nous alimentons et travaillons, où nous parlons et agissons » (Êtres, p. 59). Mais l’ordinaire n’est pas défini par la répétition des jours. Il est défini par ce qu’il donne : « l’ordinaire possède un privilège légitime parce qu’il donne ce qui est partout, toujours et pour tous » (Êtres, p. 60). Et loin d’impliquer des normes, il est neutre : « L’existence ordinaire n’est pas un style d’existence en particulier mais le style de l’existence en général » ; « Concernant sa structure ontologique, l’ordinaire est neutre » (Êtres, p. 61-62). Le mot est pris au sens de l’ordre, non de la norme : « l’ordinaire est ordonné à l’ordre du monde » (Êtres, p. 314). Bégout entend dans « ordinaire » une règle morale ; Juganville y entend la structure des sens d’être. Le choix du mot a aussi une raison historique, que Juganville nous a précisée lors de nos entretiens : s’il a préféré « ordinaire » à « quotidienneté », c’est pour marquer l’écart avec Heidegger, dont la quotidienneté (Alltäglichkeit) reste liée, dans Être et temps, à l’existence impropre. Bégout garde le mot de Heidegger et en change le sens ; Juganville change de mot.
Sur un point, pourtant, les deux démarches se rejoignent. Bégout présente son travail comme « une analytique laïque de l’existence » (Entretien), qui reprend les existentiaux de Heidegger en leur retirant la coloration d’inauthenticité dont Être et temps affectait la quotidienneté. Le livre de Juganville opère le même déplacement : « Impropre ou authentique, contemplative ou active, aliénée ou libre etc., l’existence est toujours structurée par des sens d’être » (Êtres, p. 61-62). Le banquier, le soldat, le prêtre, le chômeur ou le révolutionnaire mènent tous une existence ordinaire, et les modes d’existence relèvent d’une problématique « existentielle et non pas ontologique » (Êtres, p. 61). Chez l’un comme chez l’autre, la vie de tous les jours cesse d’être une chute.
II. La quotidianisation et le « toujours déjà »
La thèse centrale de La Découverte du quotidien est que le quotidien n’est pas donné. Il est le résultat d’un processus, que Bégout appelle « quotidianisation » : « le processus incessant de transformation de tout ce qui nous échappe » (Entretien). Le familier est conquis sur une étrangeté première, sur une incertitude que les habitudes, les routines et les typifications domestiquent jour après jour. Bégout parle d’« une immense fabrique de la familiarité » (Entretien), processus anthropologique par lequel l’homme apprivoise l’espace, le temps et autrui. Le quotidien est ainsi une défense, toujours à reprendre, contre l’inquiétant qui le menace et qu’il recouvre.
Le livre de Juganville soutient presque exactement l’inverse. Le monde ordinaire n’est ni conquis, ni constitué, ni fabriqué : « il est à décrire, plutôt qu’à construire ou à constituer, et encore moins à produire » (Êtres, p. 56). Nous n’avons pas à y accéder : « Mais comment accéder à ce monde ? Précisément, nous n’y accédons pas. Nous y sommes toujours déjà » (Êtres, p. 59). Surtout, l’étrangeté radicale n’est pas le fond dont l’ordinaire nous protégerait. Les affects profonds (l’horreur de l’il y a, l’angoisse du néant, l’ennui profond) sont des phénomènes rares, qui surviennent depuis l’ordinaire et en interrompent le cours : « L’horreur de l’il y a ne constitue pas le fond obscur de l’existence, de même nous ne flottons pas continuellement dans l’angoisse. […] nous ne sommes pas arrachés à l’il y a mais tout au contraire nous y sombrons parfois » (Êtres, p. 131). L’ordre de dérivation est renversé : chez Bégout, le familier se gagne sur l’étrange ; chez Juganville, l’étrange fait irruption dans l’ordinaire, et « l’abolition des contrastes ontologiques présuppose lesdits contrastes » (Êtres, p. 131).
Le livre de Juganville connaît pourtant une hypothèse proche de la quotidianisation. Au chapitre « Archéologie du monde », pour comprendre comment des mondes historiques différents peuvent communiquer, il envisage de décrire « les structures des catégories de familiarité et d’étrangeté, d’intimité et d’anonymat, de typification. L’altérité absolue des mondes étrangers les uns aux autres serait vaincue par des processus communs de familiarisation et de typifications ; processus constituants des habitudes » (Êtres, p. 155). Mais il la juge insuffisante : « la comparaison des structures du quotidien suffit-elle à nous orienter ? » (Êtres, p. 156). Des processus de familiarisation ne donnent que « des catégories flottantes qui se différencient entre elles sans point fixe » (Êtres, p. 156). Ce qui permet de passer d’un monde à l’autre, ce sont des invariants : « l’invariant est le rapport des comportements fondamentaux à des régions ontologiques qui ne varient pas non plus » (Êtres, p. 157), c’est-à-dire les sens d’être.
Bégout cherche lui aussi des invariants : il tient la quotidianisation pour une structure a priori, dont la variabilité historique repose sur des constantes (Entretien). La différence est dans la nature de l’invariant. Pour Bégout, l’invariant est un processus, un faire incessant de l’homme sur ce qui lui échappe. Pour Juganville, ce sont les sens d’être auxquels nous nous rapportons « à travers ces époques et ces lieux » (Êtres, p. 157). Le mot de « fabrique », chez Bégout, est une métaphore, et il ne faut pas lui donner le poids d’une thèse sur la production au sens des quatre causes. Il signale cependant un modèle : le familier y est un ouvrage, le résultat d’un travail. C’est précisément ce que le livre de Juganville refuse de penser à partir de la production.
III. L’ambiance et la compréhension affective
Le Concept d’ambiance part d’une thèse simple : nous vivons toujours au sein d’ambiances, et l’ambiance est « le dôme invisible sous lequel se déroulent toutes nos expériences » (CA, p. 7). Bégout reprend la Stimmung de Heidegger, que l’on traduit par « tonalité affective » ou par « ambiance », mais il s’en écarte sur deux points. Il refuse d’abord d’accorder à l’angoisse le statut de tonalité fondamentale : il n’y a pas d’« ambiance zéro », pas de degré neutre d’où l’on pourrait sortir de toute ambiance. Il substitue ensuite à l’être-jeté un être-enveloppé : nous ne sommes pas projetés dans un monde, nous sommes baignés en lui. Pour dire ce bain, Bégout forge le terme de « mersion » et oppose à la « logique de la jonction », qui pense en termes de relation et que l’intentionnalité husserlienne aurait héritée, une logique de l’appartenance. L’ambiance relève d’« une dimension pré-dualiste de l’être » (CA, p. 35) ; « l’intentionnalité n’ouvre pas le sujet au monde, il est déjà ouvert au monde grâce à son expérience tonale et médiale » (CA, p. 286) ; et même : « L’appartenance au monde se manifeste dans l’absence de tout rapport » (CA, p. 295).
Le premier point se retrouve dans le livre de Juganville : « Nous sommes toujours déjà affectés ; l’affectivité a horreur du vide. C’est pourquoi il n’y a pas de privation complète de l’affectivité. Il n’y a jamais quelque chose de tel qu’un moment creux ou un espace vide d’affects » (Êtres, p. 128). L’atonie et l’indifférence sont encore des modalités de l’affectivité. On peut dire, avec Bégout, qu’il n’y a pas d’ambiance zéro.
Le second point peut lui aussi trouver place dans le livre de Juganville, à condition de le situer dans sa typologie des affects. Ce que Bégout décrit comme une mersion correspond à ce que Juganville appelle l’humeur. L’humeur se distingue en effet de l’émotion par son caractère enveloppant et préalable : « Nous sommes toujours déjà dans une humeur contrairement à l’émotion » (Êtres, p. 124). Elle ne surgit pas, elle glisse : « Lorsque l’altération est progressive et continue, sur le mode du glissement, il s’agit d’une humeur » (Êtres, p. 124). Elle n’a pas d’objet assignable : « Les humeurs sont irréfléchies, paraissant venir de nulle part, pour s’en aller comme elles sont venues » (Êtres, p. 125). L’exemple que donne le livre a d’ailleurs tout d’une ambiance au sens de Bégout : la nuit d’attente dans une maternité, les couloirs suréclairés, l’heure qui ne passe pas, le café et la cigarette, et pour finir une humeur « maussade » (Êtres, p. 124). On y retrouve ce que Bégout appelle le « milieu » : une tonalité qui n’est ni dans le sujet ni dans les choses, mais dans la situation tout entière.
L’humeur reste pourtant, chez Juganville, une manière d’être en rapport avec un monde. « Les affects ne sont pas placés dans le sujet ou dans les objets, c’est nous qui sommes au monde toujours déjà affectés d’une certaine manière » (Êtres, p. 122) ; la compréhension affective est « essentiellement transitive », elle est « une modalité de notre rapport au monde » (Êtres, p. 122). C’est là que se loge la différence. Bégout oppose la mersion au rapport et va jusqu’à écrire que l’appartenance au monde se manifeste « dans l’absence de tout rapport » ; Juganville n’a pas besoin de cette opposition, parce que le rapport, chez lui, n’est pas une jonction entre un sujet et un objet d’abord séparés : nous sommes ce rapport, être-au-monde. La mersion décrit bien l’humeur ; elle n’oblige pas à sortir de l’être-au-monde. Deux autres écarts en découlent. D’une part, l’humeur n’est chez Juganville qu’un type d’affect parmi d’autres (émotions, sentiments, passions, affects profonds, sensibilités d’époque), alors que l’ambiance est chez Bégout le dôme de toute expérience. D’autre part, l’affectivité n’a aucun primat : le livre de Juganville récuse le primat de l’affectivité comme ceux de la perception et du langage, au profit de la cooriginarité des trois compréhensions (Êtres, p. 104). Quand Bégout écrit que nous sommes ouverts au monde par l’expérience tonale avant toute intentionnalité, il accorde à l’affectivité un privilège que Juganville ne lui reconnaît pas.
Deux remarques encore. Selon Bégout, personne ne module l’ambiance : elle s’auto-module. Le livre de Juganville décrit au contraire une affectivité où l’on peut sortir d’un affect par un « contre-affect », souvent transmis par d’autres : « nous ne quitterons pas notre humeur maussade en nous forçant à la joie mais en rejoignant un groupe d’amis » (Êtres, p. 129). L’humeur enveloppe, mais on n’y est pas enfermé, et la co-affectivité permet d’en changer. Par ailleurs, Bégout prête aux ambiances une valeur expressive indépendante de tout contexte culturel et historique (CA, p. 235). Le livre de Juganville connaît bien une « ambiance générale », mais il la rattache aux « sensibilités d’époque », qui ne sont « pas seulement la toile de fond ou l’ambiance générale mais le style selon lequel une époque se donne, l’aura d’un monde historique » (Êtres, p. 128). Ce qui traverse les époques, chez lui, ce ne sont pas des tonalités, mais des sens d’être.
IV. L’ambiance n’est pas un produit
Le point de rencontre le plus net est peut-être la fin du Concept d’ambiance. Bégout y conteste l’idée qu’une ambiance puisse être fabriquée par l’agencement d’éléments sensibles, comme le prétendent le marketing sensoriel, la scénographie urbaine ou le « design d’ambiance » : « le design atmosphérique ne crée pas d’ambiance, il la prépare seulement » (CA, p. 392) ; « les hommes créent des ambiances partout et tout le temps, mais sans le savoir » (CA, p. 394). Le livre analyse aussi la perte, chez l’homme moderne, d’un sentiment d’accord avec le monde, et les compensations qu’elle suscite : la recherche d’ambiances protectrices face à l’accélération, et la manipulation marchande des émotions.
Le livre de Juganville décrit la même manipulation dans le vocabulaire de la Production Totalisante : « La masse des travailleurs (avec ou sans travail) consomment des loisirs produits par les industries culturelles. […] La société de consommation uniformise les masses par et pour la consommation : le conformisme gagne jusqu’à notre manière d’aimer » (Êtres, p. 271). Et il en tire la même conclusion de principe : quelque chose échappe à la production. Mais ce qui lui échappe n’est pas, chez Juganville, une tonalité : ce sont les sens d’être. « L’hégémonie de la machinerie du capital laisse indemne l’irréductibilité des sens d’être » (Êtres, p. 275) ; un fleuve transformé en base de loisirs « demeure fleuve du paysage » (Êtres, p. 274). Le changement de registre est sensible : Bégout défend l’autonomie d’une dimension affective du monde contre ceux qui veulent la fabriquer ; Juganville défend la pluralité ontologique contre un Système qui l’absorbe dans ses causes. Les deux résistances ne se recouvrent pas, mais elles vont dans le même sens.
V. Zéropolis, motels et zones
Les essais de Bégout sur Las Vegas, le motel, la banlieue pavillonnaire, Los Angeles et les aéroports décrivent les lieux standardisés de la vie contemporaine. Bégout y revendique une approche « littéraliste » et phénoménologique, qui prend ces lieux tels qu’ils se donnent au lieu d’y lire des signes à déchiffrer, à la manière de Baudrillard (Entretien). Las Vegas n’est pas pour lui une exception extravagante mais le miroir grossissant de la ville contemporaine ; le motel est « un lieu qui est au bord, sis en équilibre entre quiétude et inquiétude » (Entretien), un « lieu commun » au double sens de lieu partagé et de banalité.
Le livre de Juganville ne s’attarde pas sur ces lieux, mais il les inclut d’emblée dans l’ordinaire. Le monde se dévoile « en poussant un caddie dans le centre commercial, en nourrissant le chat ou en arrosant ses plantes, en cherchant une place pour se garer… » (Êtres, p. 59). Et quand il décrit le monde de la Production Totalisante, il en parle comme d’un monde de zones : avec le pont d’autoroute, « rien ne vient lui faire obstacle, pas même les montagnes ou les mers, ni même les villes et campagnes qui ne sont d’ailleurs plus que des zones (urbaine, verte, industrielle, d’activités, d’éducation, etc.) » (Êtres, p. 246). Une voiture « implique des autoroutes, des parkings, des codes juridiques, des services de chirurgie spécialisée » (Êtres, p. 256). Ce monde est le nôtre : « Tel est le monde de la Production Totalisante ; notre monde ordinaire » (Êtres, p. 271).
Les deux démarches sont descriptives et se défient de la dénonciation. Mais elles décrivent à des niveaux différents. Bégout décrit l’expérience vécue de ces lieux, leur atmosphère, leur ambivalence entre confort et inquiétude ; Juganville décrit le système des causes qui les rend possibles. Les essais de Bégout pourraient ainsi fournir à l’analyse de la Production Totalisante ce qui lui manque volontairement : la description de ce que l’on éprouve dans les zones. En retour, le livre de Juganville permet de comprendre pourquoi ces lieux se ressemblent tous : les choses du Système sont « faussement différentes et vraiment uniformes » (Êtres, p. 270).
VI. Ruines et détritus
Obsolescence des ruines distingue trois âges de la ruine : la ruine antique, la ruine industrielle, qui appartient encore au culte classique du monument effondré (Detroit en est la Pompéi), et une ruine nouvelle, « instantanée », qui, selon la présentation du livre, ne dure plus mais s’efface au moment même de son édification. Ce qui est construit aujourd’hui ne laisse plus de vestiges mais des gravats.
Le livre de Juganville offre deux points d’appui à cette analyse. Le premier est la ruine comme révélateur. Pour faire apparaître la production en elle-même, il choisit une situation archi-ordinaire : une usine bombardée. « En la traversant, elle apparaît pour elle-même à travers ses ruines. […] L’usine à l’arrêt est une déconstruction de la production en ses causes » (Êtres, p. 203). La ruine industrielle n’y est pas un objet de contemplation mais l’occasion où les causes deviennent visibles. Le second est la destruction comme finalité. La ruine instantanée de Bégout correspond à ce que le livre de Juganville décrit comme la logique même de la Production Totalisante : « les produits sont produits pour être détruits et reproduits le plus rapidement afin d’augmenter la vitesse de circulation des marchandises […]. La production vise la destruction et la destruction la reproduction. Le Système produit du détruit ; les produits sont des détritus » (Êtres, p. 270). Ce que Bégout décrit comme une mutation de la ruine, Juganville le décrit comme une mutation de la cause finale.
VII. Décence ordinaire et hommes ordinaires
Dans De la décence ordinaire, Bégout reprend le concept orwellien de common decency : la vie quotidienne des gens simples produit d’elle-même des normes morales, un sens de ce qui se fait et ne se fait pas, une vie faite « le plus souvent de décent, de bon, d’utile, et qu’il faut préserver » (Entretien). C’est ce qui explique que Bégout entende dans le mot « ordinaire » une dimension normative.
Le livre de Juganville emploie aussi l’expression « hommes ordinaires », mais dans un tout autre registre. L’ordinaire est chez lui ontologiquement neutre, et il ne garantit aucune décence. La Production Totalitaire « n’a pas besoin d’abord de sadiques, ni de criminels, ni d’illuminés […] mais surtout d’employés consciencieux et de bons pères et mères de famille. Les hommes ordinaires sont les exécutants » (Êtres, p. 283). Et plus loin : « Le Mal Totalitaire est néanmoins causé par des hommes ordinaires. Et le Mal Totalitaire est d’autant plus maléfique qu’il est causé ordinairement » (Êtres, p. 305). Il serait faux d’opposer ces passages à Orwell comme une réfutation : Orwell et Bégout parlent de mœurs, Juganville parle de la place des hommes dans un système de causes. Mais on voit pourquoi le livre de Juganville ne peut pas faire de l’ordinaire une norme. Ce n’est pas la décence des hommes ordinaires qui résiste au Système, puisque le Système les emploie ; c’est l’irréductibilité des sens d’être, que l’idéologie cherche à abolir : « on peut définir également l’idéologie par l’abolition du sens commun, abolition des hommes ordinaires » (Êtres, p. 281).
L’éthique, chez Juganville, n’est donc pas une décence. Elle est « une éthique originelle négative qui affirme seulement, mais malgré tout, qu’il n’y a pas de bien sans différences ontologiques. Prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être » (Êtres, p. 311-312). La décence ordinaire d’Orwell et de Bégout appartient au domaine des possibilités existentielles ; le « laisser être » de Juganville appartient au domaine ontologique. Les deux ne s’excluent pas, mais le second ne se déduit pas du premier.
Questions ouvertes
Si le familier est, selon Bégout, une « fabrique », la quotidianisation ne pense-t-elle pas encore notre rapport au monde sur le modèle d’un ouvrage, et peut-on décrire l’ordinaire sans le comprendre comme le résultat d’un travail ?
Si la mersion de Bégout décrit l’humeur, faut-il, pour en rendre compte, opposer l’appartenance au rapport, ou suffit-il de comprendre le rapport lui-même comme être-au-monde, et non comme jonction d’un sujet et d’un objet ?
Bégout soutient que l’ambiance ne peut pas être fabriquée. Qu’en sera-t-il quand la Production Totale, qui produit les sens d’être eux-mêmes, s’attaquera à la compréhension affective ? Restera-t-il une ambiance que nul design ne prépare ?
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