ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & L’ANARCHIE

Le mot « anarchie » n’apparaît pas une seule fois dans le livre de Juganville. Pourtant, lorsque nous lui avons demandé, au cours de nos entretiens, s’il n’y avait aucun fondement aux sens d’être, il a répondu sans hésiter : non, c’est un anarchisme ontologique, comme aurait dit Reiner Schürmann. L’expression demande à être précisée. Elle ne désigne pas une doctrine politique : le sens politique de l’anarchisme, celui de Proudhon, de Bakounine et de leurs héritiers, n’est pas en question ici. Elle désigne un rapport à l’arkhè, au principe, au premier. Plusieurs philosophes du vingtième siècle ont pensé l’anarchie en ce sens : Schürmann et Levinas au premier chef, puis Derrida et Agamben. On voudrait situer par rapport à eux le livre de Juganville, et se demander ce que devient, chez lui, la notion même de principe.

Une précaution s’impose. Le mot arkhè dit à la fois le commencement et le commandement ; « principe » a un sens logique, ontologique, historique, politique. D’un auteur à l’autre, et parfois d’une page à l’autre, ces sens ne se recouvrent pas. Il faudra signaler à chaque fois le changement de registre, plutôt que de poser des équivalences.

Abréviations. Les références au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie, sont données sous la forme « Êtres, p. ». Pour Schürmann, PA renvoie au Principe d’anarchie. Heidegger et la question de l’agir (Seuil, 1982) ; pour Levinas, AE renvoie à Autrement qu’être ou au-delà de l’essence et TI à Totalité et infini (Le Livre de Poche, 1990) ; pour Derrida, MA renvoie à Mal d’archive (Galilée, 1995), Rés. à Résistances de la psychanalyse (Galilée, 1996), VP à La Vérité en peinture (Flammarion, 1978), Psy. à Psyché. Inventions de l’autre (Galilée, 1987) et CP à La Carte postale (Aubier-Flammarion, 1980) ; pour Agamben, HS renvoie à l’édition intégrale d’Homo sacer (1997-2015, Seuil, « Opus », 2016). Les majuscules de Production Totalisante, Totalitaire et Totale, de Système et de Mal sont rétablies, y compris dans les citations. Cet article prolonge l’aperçu « ÊTRES & SCHÜRMANN », auquel on renvoie pour le sans-pourquoi et le laisser-être.

I. Anarchie et pluriarchie

Aristote a noué en un seul concept les deux sens d’arkhè : ce qui vient en premier commande ; ce qui commande est premier. Le principe est ce d’où une chose est, vient à être ou est connue, et il règle ce qui en dérive. L’anarchie, au sens philosophique, désigne l’absence d’un tel premier, ou son retrait.

L’anarchisme ontologique du livre de Juganville porte d’abord sur le fondement. « La question n’est pas de savoir quel est l’unique foyer de compréhension des sens divers de l’être mais : pourquoi y aurait-il un foyer ? » ; « C’est une erreur de la tradition philosophique de faire provenir tout et n’importe quoi d’un fondement originel simple » (Êtres, p. 229). Il n’y a pas davantage de critère : « Quels critères permettent de différencier les sens d’être ? Aucun. […] Il n’y a aucune définition des sens d’être mais des contrastes ontologiques radicaux, archaïques » (Êtres, p. 232). Le nombre même des sens d’être n’est pas déduit : « Pourquoi six ? Il n’y a pas de réponse à cette question » (Êtres, p. 37). La coexistence, enfin, « n’a pas à être fondée » (Êtres, p. 193). En ce sens, le livre de Juganville est anarchiste : il récuse un foyer unique.

Mais il n’est pas anarchiste au sens où il n’y aurait rien de premier. Les sens d’être sont premiers, et ils sont six. On pourrait donc dire, plus exactement, que le livre de Juganville est pluriarchiste : il n’y a pas un principe, mais plusieurs, et aucun principe des principes. Le mot demande deux précisions. La première est que ces principes sont des principes d’être, et non des principes qui commandent. Les sens d’être viennent en premier, mais ne règnent sur rien. Ils ne sont pas des lois imposées aux étants : « Une pierre ne peut s’envoler, ni un homme s’enraciner. Chaque sens d’être se tient dans ses possibles » (Êtres, p. 307). Ils retiennent du mot arkhè le sens homérique, venir en premier, sans la jonction aristotélicienne avec le commandement ; le livre les dit « archaïques » (Êtres, p. 232), non souverains. La seconde précision est que ces principes ne sont pas non plus ce d’où les étants proviendraient. Chaque sens d’être a sa propre venue à l’être : « le crabe ne naît pas comme l’enfant, ni comme un nuage qui lui-même n’est pas produit comme une montre » (Êtres, p. 223). Ils ne sont pas des conditions de possibilité : ils sont « non pas les conditions de possibilité de l’existence mais la structure invariante des comportements existentiellement infinis » (Êtres, p. 310). Ils sont plus proches des « grands genres de l’être » (Êtres, p. 31) que d’une source. Pluriarchie, donc, si l’on entend par là une pluralité de commencements qui ne commandent rien et ne sont l’origine de rien.

Le seul principe que le livre de Juganville énonce en propres termes obéit à la même logique : « Le contraste est le principe de l’apparaître » (Êtres, p. 67). Ce principe ne fonde pas les sens d’être ; il dit seulement comment ils se donnent, les uns par contraste avec les autres. Il ne règle pas une dérivation, mais une manifestation.

II. Principes d’être et principes d’époque

Pour Schürmann, les principes sont historiques. La substance, Dieu, le cogito, la raison ordonnent chacun une époque, fixent ce qui peut alors apparaître, se dire et se faire ; ils naissent, règnent, puis se délitent. L’anarchie est le moment où, à la clôture de la métaphysique, ils dépérissent tous : « le principe de cohésion, qu’il soit autoritaire ou rationnel, n’est plus qu’un espace blanc sans pouvoir législateur sur la vie » (PA, p. 16).

Les sens d’être du livre de Juganville ne sont pas des principes de ce genre. Ils ne règnent sur aucune époque et ne dépérissent pas. Le livre reconnaît pleinement l’historicité du monde : il n’y a pas de « hors-histoire », et le monde se trouve « toujours en perpétuels devenirs » ; mais « seuls les sens d’être traversent ces devenirs comme invariants structurels » (Êtres, p. 309-310). La montagne n’est plus pour nous la demeure des dieux, et pourtant « il y a quelque chose de commun à ces mondes. Ce n’est pas la composition chimique du granit qui les accordera mais bien le sens d’être trans-épochal de la montagne comme terre » (Êtres, p. 275). Les principes de Schürmann sont époquaux ; les sens d’être de Juganville sont trans-historiques. Les premiers se délitent ; les seconds peuvent seulement être menacés.

Cette différence en entraîne une autre. Schürmann cherche dans l’anarchie la venue à la présence elle-même, délivrée de ses principes successifs. Le livre de Juganville tient cette venue à la présence, la différence entre l’être et l’étant, pour extraordinaire : elle ne se donne que dans les affects profonds, là où les contrastes ordinaires sont abolis (Êtres, p. 230). L’anarchie de Schürmann défait les principes au profit de l’être. La pluriarchie de Juganville laisse être les sens d’être, et ne cherche rien au-delà.

III. L’arkhè et la production

Schürmann a montré que l’articulation aristotélicienne du commencement et de la fin s’ordonne au schème de la production : la venue à l’être des étants naturels eux-mêmes est conçue sur le modèle de l’œuvre, et « le champ de phénomènes auxquels la causalité est appropriée comme à son lieu propre », ce sont les étants fabriqués (PA, p. 137). L’article « ÊTRES & SCHÜRMANN » a montré comment le livre de Juganville dit la même chose avec ses propres mots : « la métaphysique est une ontologie de marchand » (Êtres, p. 210), et la catégorie fin-moyen « appartient à la production » (Êtres, p. 221).

Il faut ajouter que le principe lui-même, tel que la métaphysique l’a conçu, vient de la production. L’arkhè qui commence et commande est celle de l’artisan. La table est « antérieure aux planches, elle en rend raison » (Êtres, p. 208) : la fin précède et règle la matière. Le modèle, dans l’esprit du producteur, guide le travail ; le producteur décide des moyens, des aides et des spécialistes (Êtres, p. 211). Dans la production ordinaire, le premier commande légitimement : la chose à produire commande ce qui la produit. L’illégitime est l’extension de ce schème au non-produit. De généralisation en généralisation, l’étant tout entier devient produit, jusqu’à un « Producteur divin qui n’est plus causé par rien d’autre que lui-même : cause de soi » (Êtres, p. 209). Le principe des principes de la métaphysique est un producteur. Récuser un foyer unique revient alors à récuser l’extension de la production à ce qui n’est pas produit.

On le voit aussi, chez Aristote, dans l’ordre de la cité. Le livre III de la Politique réserve la prudence au gouvernant par une image : « le gouvernant est comme le fabricant de flûtes, alors que le gouverné est comme le flûtiste qui les utilise » (Politique, III, 4, 1277b). Celui qui commande fabrique. Le livre de Juganville ne fait pas de la politique son objet, mais il repère, à la suite d’Arendt, le moment où la coexistence elle-même est pensée comme une production, et il le voit culminer dans la Production Totalitaire, où l’homme d’État et ses spécialistes « produisent une politique comme le menuisier et ses aides produisent des meubles » (Êtres, p. 282-283). « Le totalitarisme est l’invasion des catégories de la production à la coexistence » (Êtres, p. 279). Le fabricant de flûtes annonce l’architecte de l’homme nouveau.

IV. Le Système : une arkhè sans archonte

S’il n’y a pas de principes au sens de Schürmann parmi les sens d’être, il y en a pourtant dans le livre de Juganville. Ils apparaissent avec les Productions Totalisante, Totalitaire et Totale.

Le Système a toute la structure de l’arkhè aristotélicienne. Il commence : il se meut « à partir de lui-même, dans un automouvement : un automoteur » ; il est « la cause première, qui se cause elle-même, le premier moteur » (Êtres, p. 268). Et il commande : « Si le chasseur-cueilleur nomade s’adapte au monde, si l’éleveur agriculteur sédentaire adapte le monde, désormais le Système nous adapte à lui » (Êtres, p. 271). Le commencement et le commandement s’y rejoignent, mais sans personne. « Ni les hommes, ni les machines, ne sont la cause de la Production Totalisante » (Êtres, p. 266) ; les plus gros exploiteurs « ne sont pas indispensables au Système puisque mille autres les remplacent aussitôt » (Êtres, p. 272). Le Système est une arkhè sans archonte. La bureaucratie totalitaire en offre la figure la plus terrible : « le pouvoir d’un système de bureaux où ni un seul, ni les meilleurs, ni le petit nombre, ni la majorité, ni personne n’est responsable. Mais là règne l’anonymat, la dictature du On » (Êtres, p. 283-284). Le livre de Juganville nomme d’ailleurs chacune des trois Productions comme on nomme un principe : le Système, la Cause (Êtres, p. 289), la Mutation (Êtres, p. 297).

On peut alors avancer ce que le livre de Juganville ne dit pas en propres termes. Il n’y a de principes au sens de Schürmann, des principes qui commencent et qui commandent, qui règnent sur une époque et la façonnent, qu’avec les Productions. La métaphysique avait certes déjà son principe, le Producteur divin cause de soi. Mais c’était un principe pensé : il interprétait l’étant, sans empêcher le monde ordinaire de garder ses contrastes. Avec les Productions, le principe devient effectif : il ne se contente plus d’interpréter le monde, il le produit. La longue série des époques se ramène alors à une seule rupture : « La production pour la production constitue la seule révolution de l’histoire de l’humanité, de l’histoire du monde. Le Système est le seul véritable révolutionnaire » (Êtres, p. 292). Le renversement de Schürmann est complet. Pour lui, le vingtième siècle est l’époque où les principes dépérissent, l’âge de l’anarchie. Pour Juganville, c’est celle où règne le principe le plus puissant qui ait jamais existé.

Ce principe a pourtant une limite, que le livre de Juganville marque avec insistance. Le Système n’abolit pas les sens d’être, il les traite comme matériau : « C’est bien un animal qui est traité comme de la viande ou un végétal, comme de la sauce » (Êtres, p. 274) ; « l’hégémonie de la machinerie du capital laisse indemne l’irréductibilité des sens d’être » (Êtres, p. 275). Seule la Production Totale, qui « fait varier les invariants » (Êtres, p. 310), s’attaque aux sens d’être eux-mêmes. Le premier principe effectif de l’histoire du monde est aussi le premier qui menace les principes d’être.

V. L’an-archie de la responsabilité

Levinas a pensé l’anarchie tout autrement que Schürmann. Il écrit le mot avec un trait d’union, an-archie, et prévient qu’elle « précède le sens politique (ou anti-politique) qu’on lui prête populairement » (AE, p. 160). Elle ne vient pas du dépérissement des principes dans l’histoire de l’être, mais d’un dehors : l’exposition à autrui, plus ancienne que toute conscience et que tout commencement. La responsabilité est an-archique parce qu’elle ne commence pas en moi : « Je suis d’emblée serviteur du prochain, déjà en retard et coupable de retard » (AE, p. 110). L’obéissance y précède le commandement ; l’obsession par autrui échappe « au principe, à l’origine, à la volonté, à l’arkhè qui se produit dans toute lueur de conscience » (AE, p. 159). D’où la formule : « Le Bien est anarchie » (AE, p. 88). L’ontologie, celle de Heidegger d’abord, reste du côté de l’arkhè : elle trouve dans la pensée « l’obéissance à la vérité de l’être » (TI, p. 37).

Le livre de Juganville partage avec Levinas un refus : la relation à autrui n’a pas à être fondée. « Nous n’avons pas à déduire autrui ni même à le constituer » ; « l’existence, la coexistence, n’a pas à être fondée » (Êtres, p. 192-193). Mais il en tire la conséquence contraire. Pour Levinas, la relation à autrui excède l’être ; pour Juganville, elle n’a besoin d’aucune médiation, pas même éthique : « tous les moyens de mise en relation (par empathie, par la honte, par appariement, par généralisation perceptive de mon être, par un visage qui me convoque…) sont, en tant que mise en relation, nuls et non avenus. Il n’y a pas à mettre en relation des êtres qui sont relation » (Êtres, p. 193). Les mains qui se touchent ne forment pas non plus déjà une relation éthique : « Refuser de serrer une main peut être davantage éthique » (Êtres, p. 84). Et la singularité d’autrui ne demande pas de sortir de l’être : « si “être” signifie de différentes manières, il suffit d’être autrement, tout autrement. La singularité d’autrui n’a pas besoin de s’évader de l’être pour se révéler » (Êtres, p. 195). Le livre de Juganville le résume dans une formule qui répond au titre de Levinas : « Autrement que l’être sont les sens d’être » (Êtres, p. 229). Juganville le disait dans nos entretiens : non pas un autrement qu’être, mais des êtres autrement.

Une seconde différence tient au tiers. Chez Levinas, la relation an-archique est d’abord celle du face-à-face avec l’Autre ; le tiers vient ensuite, avec la justice et la comparaison des incomparables. Le livre de Juganville défait cet ordre : « La situation originaire est la pluralité et non l’Autre ou le Tiers (qui se présupposent l’un l’autre) » (Êtres, p. 195). La pluralité n’a pas à être introduite après coup, elle est donnée avec la coexistence elle-même. On retrouve, dans l’ordre de la coexistence, la pluriarchie des sens d’être : ni un foyer, ni un Autre absolu, mais une pluralité originaire. « L’ordinaire est le deuil de l’absolu » (Êtres, p. 194).

Reste le mot même d’ontologie. Levinas demandait si l’ontologie est fondamentale, et répondait que non. Le livre de Juganville intitule une section « L’ontologie est un humanisme », et la conclut ainsi : « L’humanité de l’autre homme est donnée par son sens d’être. C’est pourquoi, non seulement il ne faut pas renoncer à l’ontologie mais il faut, au contraire, la radicaliser » (Êtres, p. 86). L’ontologie n’y est pas une obéissance à l’être, puisque les sens d’être ne commandent rien. Et l’humanité d’autrui n’a pas à être reçue d’un dehors an-archique, puisqu’elle est donnée avec son existence.

VI. L’origine, le propre et la différance

Derrida a fait de la déconstruction de l’arkhè l’un des fils de toute son œuvre. Le mot, rappelle-t-il, « coordonne apparemment deux principes en un : le principe selon la nature ou l’histoire, là où les choses commencent […] mais aussi le principe selon la loi, là où des hommes et des dieux commandent » (MA, p. 11). Ce que la déconstruction met en question, c’est « non seulement la possibilité mais le désir ou le fantasme d’une ressaisie de l’originaire, le désir ou le fantasme aussi de rejoindre jamais le simple, quel qu’il soit » (Rés., p. 42).

Le livre de Juganville partage ce refus du simple : c’est « une erreur de la tradition philosophique de faire provenir tout et n’importe quoi d’un fondement originel simple » (Êtres, p. 229). Mais il ne partage pas le soupçon qui l’accompagne chez Derrida. Pour celui-ci, le désir de l’originaire est inséparable de celui du propre : « La loi du même et du propre […] se referme toujours » (VP, p. 135). Chez Juganville, au contraire, chaque sens d’être a son propre, et c’est la confusion des propres qui fait problème. Le soupçon ne l’atteint pas pour autant, parce que les sens d’être ne sont pas une origine qu’il faudrait ressaisir. Ils ne se tiennent pas avant l’histoire, dans un monde naturel perdu : « Le monde naturel est une abstraction » (Êtres, p. 51). Ils se donnent maintenant, à travers les époques, dans le contraste ordinaire des étants. Pluriarchie sans nostalgie : il n’y a rien à retrouver, seulement à décrire.

Deux autres différences se laissent marquer. La première porte sur la métaphysique. Derrida déclare n’avoir « jamais cru à l’existence ou à la consistance de quelque chose comme la métaphysique » (Psy., p. 110). Le livre de Juganville tient, avec Heidegger, que la métaphysique a bien une constitution, onto-théo-logique, et qu’elle forme un système dont les concepts proviennent de la production (Êtres, p. 210). La seconde porte sur le pouvoir. Lisant Freud, Derrida conclut qu’« il n’y a […] que différance de pouvoir » (CP, p. 432) : le pouvoir se déplace, se diffère, mais ne se perd jamais ; il a valeur de quasi-transcendantal. Pour le livre de Juganville, rien de tel : les sens d’être ne commandent pas, et la domination n’est pas une structure de l’être, mais l’effet d’une production qui s’étend à ce qui n’est pas produit. Il y a des pouvoirs dans la coexistence ; il n’y a pas de pouvoir originaire.

Un mot, enfin, se retrouve chez les deux auteurs, mais dans deux registres. Le livre de Juganville décrit le monde de la Production Totale comme « un univers d’indifférenciations mutantes disséminées » (Êtres, p. 311). La dissémination derridienne est une dispersion du sens dans l’écriture ; celle de Juganville est la dispersion des sens d’être dans la mutation. L’une est une thèse sur le texte ; l’autre décrit la fin d’un monde. On ne posera donc pas d’équivalence. Mais le livre de Juganville laisse entendre que les pensées qui revendiquent l’indistinction, si éloignées soient-elles de toute intention de ce genre, partagent un trait avec ce qu’elles décrivent rarement : l’abolition des contrastes.

VII. Une ontologie de l’opérativité

Agamben a poursuivi, à travers les volumes d’Homo sacer, une archéologie de la manière dont l’Occident a pensé le pouvoir. Elle aboutit à une thèse ontologique. La théologie chrétienne a confondu l’être et l’agir ; l’ontologie qui en est issue est une ontologie de l’opérativité, pour laquelle « l’être est quelque chose qui doit se réaliser, qui doit être mis en œuvre » (HS, p. 743). Le gouvernement du monde, l’oikonomia divine, en est la traduction politique. D’où la tâche qu’Agamben assigne à la pensée : « le problème de la philosophie qui vient est de penser une ontologie au-delà de l’opérativité et du commandement » (HS, p. 803). Le lieu de cette pensée serait celui où « aussi bien l’arkhè comme origine que l’arkhè comme commandement sont exposés dans leur non-relation et neutralisés » (HS, p. 1331).

La proximité avec le livre de Juganville est frappante, et il faut d’abord en marquer le registre. L’archéologie d’Agamben est théologique et juridique : elle porte sur la gloire, le gouvernement divin, le droit romain. L’analyse de Juganville est ontologique : elle porte sur les causes de la production. Mais l’ontologie de l’opérativité d’Agamben ressemble beaucoup à ce que Juganville appelle l’ontologie de la production. Ce qui doit être « mis en œuvre », c’est ce qui est pensé sur le modèle de l’œuvre. Le livre de Juganville montre que le couple de la puissance et de l’acte, sur lequel repose cette ontologie, vient de l’atelier : le bois est « propre à devenir table » parce que les planches ont été choisies pour elle, et « la puissance se détermine à partir de la production de ce qui est à produire » ; « le sens d’être de la puissance est l’acte » (Êtres, p. 207). L’opérativité, pour Juganville, serait la cause motrice et la cause finale de la production étendues à l’être tout entier.

C’est sur l’issue que les deux pensées divergent. Agamben cherche l’au-delà de l’opérativité dans le désœuvrement : rendre inopérant, désactiver, destituer, et retrouver un usage, la chrêsis grecque, qui ne serait ni actif ni passif. Le livre de Juganville emploie lui aussi le mot « désœuvrés », mais dans une tout autre situation. Lorsqu’on traverse l’usine bombardée, « apparaissent désœuvrés le producteur, les outils, mais aussi la carlingue, c’est-à-dire la matière qui s’accumule sans emploi, sans plan ni finalité. L’usine à l’arrêt est une déconstruction de la production en ses causes » (Êtres, p. 203). Le désœuvrement ne mène pas au-delà de la production : il la fait apparaître. Il reste mesuré par l’œuvre, comme le repos du dimanche reste mesuré par la semaine. Le livre de Juganville le dit à sa manière : tant que nous usons des choses et consommons des aliments sans rien produire, la description restera une « ontologie du dimanche » (Êtres, p. 201). Ce qui fait sortir de l’ontologie de la production, ce n’est pas l’inopérativité, mais la pluralité : les autres sens d’être ne sont pas des produits désactivés, ils ont chacun leur propre venue à l’être (Êtres, p. 223).

Il en va de même pour l’usage. Pour Agamben, l’usage est la catégorie qui doit remplacer le commandement : usage des corps, usage de soi, usage du monde. Le livre de Juganville connaît l’usage, mais comme le rapport ordinaire aux choses : « Nous nous servons des choses, nous consommons des aliments » (Êtres, p. 202). L’usage est un comportement parmi d’autres, propre à un sens d’être. En faire la catégorie générale de notre rapport au monde, et jusqu’à nous-mêmes, ce serait encore étendre à tous les sens d’être un comportement qui ne vaut que pour les choses.

Restent la vie nue et les zones. Agamben montre que la souveraineté se fonde sur l’exclusion inclusive de la vie nue, la zoè séparée du bios, et que cette séparation ne cesse de produire des « zones d’indifférence » où le dedans et le dehors, le droit et le fait, la zoè et le bios deviennent indiscernables. Le livre de Juganville refuse d’abord la vie nue elle-même : « Retirons tous les caractères humains du dîner. Parvient-on à une strate de vie nue ? Non » (Êtres, p. 79) ; « la vie n’est pas accessible par une interprétation privative de l’existence » (Êtres, p. 186). La vie est le sens d’être des animaux, non une couche de l’existence que le pouvoir isolerait. Quant aux zones d’indifférence, elles ont chez Agamben un sens juridique et politique. Le livre de Juganville connaît bien une indifférenciation, mais il la situe ailleurs : dans les affects profonds, qui abolissent les contrastes (Êtres, p. 230), et dans la Production Totale, qui les abolit effectivement. Ce que la pensée d’Agamben décrit comme un espace politique, la Production Totale le réalise comme une mutation. Le camp lui-même, qu’Agamben tient pour le paradigme de l’espace politique moderne, n’est pas pour Juganville un espace d’exception, mais la cause motrice d’une production : « un lieu pour la mort, un lieu duquel on ne peut sortir sans mourir » (Êtres, p. 284).

VIII. Une ontologie sans commandement

Si les sens d’être ne commandent rien, l’ontologie qui les décrit ne commande rien non plus. Le livre de Juganville le dit de la description de l’existence ordinaire : elle « ne peut méthodologiquement faire acte d’autorité sur des possibilités ou des obligations existentielles car elle ne repose pas sur une conception existentielle déterminée ou sur un idéal » (Êtres, p. 197). Et de l’éthique : « Ordinairement, la différenciation des sens d’être est éthiquement neutre » ; « la condamnation de l’animalisation ou de la réification est la tentative de transformer l’éthique en ontologie » (Êtres, p. 301). On ne tire pas d’une pluriarchie d’être une règle d’action, pas plus qu’on n’en tire une politique. C’est la différence la plus nette avec Schürmann, qui cherchait dans l’anarchie une manière d’agir, et avec Levinas, pour qui l’an-archie est le Bien lui-même.

Cette neutralité n’est pourtant pas une indifférence. L’ontologie est « une éthique originelle négative qui affirme seulement, mais malgré tout, qu’il n’y a pas de bien sans différences ontologiques. Prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être » (Êtres, p. 311-312). Elle ne prescrit rien, mais elle désigne une limite : est mauvais, quoi qu’il en soit par ailleurs, ce qui abolit la pluralité des sens d’être. Le laisser-être, dont l’article sur Schürmann a montré la portée, est peut-être ce qui, dans le livre de Juganville, répond le mieux à l’anarchie : non pas une absence de principe, mais le refus d’en faire produire un seul. « Le producteur ordinaire laissait être ce dont il n’avait pas besoin pour sa production » (Êtres, p. 265).

Questions ouvertes

  1. Le livre de Juganville est anarchiste en ce qu’il récuse un foyer unique, pluriarchiste en ce qu’il reconnaît six sens d’être premiers. Le mot de principe convient-il encore à ce qui vient en premier sans commander ni fonder, ou faudrait-il un autre mot pour des commencements qui ne sont l’origine de rien ?
  2. S’il n’y a de principes au sens de Schürmann qu’avec les Productions Totalisante, Totalitaire et Totale, l’histoire des principes époquaux n’est-elle, au regard du livre de Juganville, que la préhistoire d’un seul principe effectif, le Système ?
  3. Le Système est une arkhè sans archonte, qui commence et commande sans personne. Une pluriarchie d’être peut-elle encore se manifester dans un monde gouverné par un principe unique, ou n’apparaît-elle plus que par contraste avec ce qui la menace ?
  4. Agamben cherche l’au-delà de l’opérativité dans le désœuvrement ; le livre de Juganville montre l’usine à l’arrêt « désœuvrée », et la production apparaissant par là en ses causes. Une ontologie au-delà de la production peut-elle se dire autrement que par la pluralité des sens d’être, sans rester mesurée par l’œuvre qu’elle suspend ?
  5. Levinas place l’an-archie hors de l’être, dans la responsabilité pour autrui ; Juganville la place dans l’être même, dans la pluralité de ses sens. Une pluralité originaire suffit-elle à rendre compte de ce que Levinas appelait la proximité ?

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