ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

– Êtres* & L’Âge du Minotaure

Pierre Dulau et Guillaume Morano, Penser la technique. L’Âge du Minotaure, Paris, Kimé, 2020

Une chèvre-mouton née de quatre parents, des lapins rendus fluorescents par un gène de méduse, un rat qui porte une oreille humaine sur le dos, un macaque qui fait bouger un bras mécanique par sa seule activité cérébrale, des cerveaux de porcs décapités maintenus en vie pendant trente-six heures : L’Âge du Minotaure s’ouvre sur cette galerie, que les auteurs complètent en annexe sous le titre « Les enfants de Dédale ». Selon eux, le plus étonnant n’est pas ces prodiges eux-mêmes. C’est qu’ils n’étonnent plus personne. L’ouvrage de Pierre Dulau et Guillaume Morano entend rendre possible un « étonnement authentique » devant ce qu’il appelle le technocosme : la réécriture cybernétique de la réalité, qui réduit toute présence, matérielle, vivante ou psychique, à un flux d’informations recombinables. Cette réécriture opérerait une dépolarisation de l’expérience, c’est-à-dire l’effacement des frontières qui séparaient l’homme de l’animal, de la machine et du dieu. Le livre en tire une conclusion sans nuance : « La fin du Monde a eu lieu. »

Il y a de bonnes raisons de confronter ce livre à celui de Juganville. La galerie de Dulau et Morano illustre presque point par point ce que Juganville appelle la Production Totale, qui « produit des mutants ». Les deux ouvrages s’appuient sur les mêmes pages de Heidegger et partagent un diagnostic : la technique contemporaine n’est ni un instrument ni le simple prolongement de l’outil, et elle abolit des différences ontologiques. Mais sous ces convergences, ce sont deux ontologies qui s’opposent. L’une pense l’être à partir de l’essence, du Logos et du Principe. L’autre le pense à partir de la pluralité des sens d’être telle que la donne le monde ordinaire. Cet écart rejaillit sur tout le reste : ce qui est menacé, ce qu’il faut entendre par « fin du monde », et la manière, s’il en existe une, de sortir du labyrinthe.

Les références à L’Âge du Minotaure sont données sous la forme « AM, p. », et celles au livre de Juganville, Introduction radicale à la philosophie, sous la forme « Êtres, p. ». Comme dans les autres articles du blog, nous rétablissons dans les citations de Juganville les majuscules de Production Totalisante, Production Totalitaire, Production Totale et Système.

I. Deux étonnements

L’Âge du Minotaure part d’Aristote : la philosophie commence par l’étonnement. Mais nous sommes entrés dans l’âge de l’« in-étonnement ». Les auteurs en donnent trois raisons. La répétition des prodiges épuise notre capacité d’accueil. L’efficacité technique installe des êtres « à demeure » dans la présence. Enfin, une expérience saturée de simulacres numériques ne permet plus à rien de se détacher : « toute perception, a fortiori étonnante, est différentielle. Mais sur le fond contemporain du grand mélange ontologique, tout est indistinct, de sorte qu’aucune singularité, même monstrueuse, ne peut plus apparaître pour ce qu’elle est » (AM, p. 14). Les auteurs rappellent la répartition aristotélicienne : en régime normal, l’homme du commun s’étonne des irrégularités et le philosophe de la régularité elle-même. Or, ajoutent-ils, « l’irrégularité est devenue régulière, l’anomalie normale » (AM, p. 12).

Le livre de Juganville s’ouvre lui aussi sur un étonnement, mais d’un autre genre. Sa première section s’intitule « Étonnante pluralité » et invite à reconnaître « l’opulence des étants », l’« extrême richesse des animaux ou des végétaux » (Êtres, p. 15). Ce n’est pas le monstre qui étonne, c’est l’ordinaire : le banc, le châtaignier, le moineau et l’enfant qui ne se montrent pas de la même manière. Juganville se range donc du côté du philosophe d’Aristote, qui s’étonne de la régularité, avec une différence qui compte : la régularité dont il s’étonne n’est pas celle d’un ordre cosmique ni d’une structure intelligible. C’est celle des contrastes entre sens d’être. La section suivante, « Effrayante uniformité », introduit aussitôt la menace : « Toutes les couleurs ne se confondraient-elles pas aujourd’hui en nuances grisâtres, œuvre de l’affadissement du monde par la production industrielle ? » (Êtres, p. 19). Les deux livres se rencontrent donc sur le principe : rien n’apparaît sans contraste. « Une plage homogène n’offre rien à percevoir », écrit Juganville, pour qui « le contraste est le principe de l’apparaître » (Êtres, p. 67).

Les deux livres se séparent pourtant dès ce point. Pour Dulau et Morano, le grand mélange est déjà notre fond d’expérience. Pour Juganville, « il n’y a rien de tel qu’une indifférenciation ordinaire » (Êtres, p. 68) : même dans le monde de la Production Totalisante, nous ne confondons pas le chien et le train. Le dernier chapitre de L’Âge du Minotaure ajoute une remarque qui fait écho au livre de Juganville. Le Monde serait fini, « non pas parce qu’il a disparu, mais précisément pour la raison inverse : parce que pour la première fois, il est en train d’apparaître » (AM, p. 220). Nous le verrions enfin parce que nous le regardons depuis son bord. Juganville écrit de son côté que l’explicitation des comportements ontologiques « n’arrive que maintenant parce qu’ils sont désormais menacés de confusion et même de destruction en totalité » (Êtres, p. 227). Dans les deux livres, c’est donc la menace qui révèle. Mais chez Dulau et Morano, ce qui apparaît est un monde achevé, dont nous serions déjà sortis. Chez Juganville, ce qui apparaît, ce sont des structures trans-historiques, que la menace rend visibles sans les avoir abolies (pour le moment).

II. Le laboratoire du Minotaure

« Usines, puis camps, puis laboratoires » : c’est par cette formule que Juganville résumait, au cours de nos entretiens, la progression des trois extensions de la production. L’usine correspond à la Production Totalisante, le camp à la Production Totalitaire, le laboratoire à la Production Totale. L’Âge du Minotaure est presque entièrement un livre du laboratoire. Tout ce qui y est décrit appartient à ce que Juganville nomme la production des sens d’être : clonage, chimères, organoïdes cérébraux, cellules reprogrammées, interfaces cerveau-machine. Le livre de Juganville énumère les mêmes phénomènes, « production en éprouvette », « modification du patrimoine génétique », « interfaces électroniques », clones conservés comme « sacs d’organes » (Êtres, p. 296), et va jusqu’à nommer « les cerveaux désincarnés et les chimères » (Êtres, p. 311).

Les sources heideggériennes communes sont frappantes. Le premier chapitre de L’Âge du Minotaure a pour exergue le paragraphe XXVII de « Dépassement de la métaphysique » : la volonté installée dans la technique « force la terre à sortir du cercle de son possible […] et elle pousse dans ce qui n’est plus le possible et qui est donc l’impossible » (AM, p. 25). Les auteurs en concluent : « à l’âge du technocosme, le cercle assigné du possible s’est définitivement dissous dans les variations indéfinies de l’artificiel » (AM, p. 28). Juganville reprend la même image : « Chaque sens d’être se meut ontologiquement dans le cercle assigné de son possible […]. Mais la Production Totale engage les sens d’être à l’impossible » (Êtres, p. 307). On trouve une deuxième source commune dans « Pourquoi des poètes ? ». Dulau et Morano citent en note le passage où la domination technique « pose tout étant comme susceptible d’être produit dans le processus de la production » et livre ses produits au « marché mondial » (AM, p. 200, n. 1). Juganville en reprend la formule presque mot pour mot : « La Production Totale pose tout étant comme susceptible d’être produit dans le processus de la production » (Êtres, p. 308). Le Rhin muré dans la centrale, enfin, figure dans les deux livres, et la réponse est la même à l’objection selon laquelle le fleuve resterait fleuve du paysage : il ne le reste que comme objet de l’industrie touristique (AM, p. 160 ; Êtres, p. 273-274).

Les convergences textuelles font toutefois ressortir une différence. Chez Heidegger et chez Dulau et Morano, le possible est celui d’une essence : le bouleau, les abeilles, chaque être maintenu « dans l’horizon de son essence propre » (AM, p. 28), au niveau de l’espèce. Chez Juganville, le possible est celui d’un sens d’être : « Autant de sens d’être, autant de genres de possibilités. Une pierre ne peut s’envoler, ni un homme s’enraciner » (Êtres, p. 307). L’image est la même, mais elle ne s’applique pas au même niveau. Nous y reviendrons, car tout se joue là.

Le livre de Dulau et Morano se concentre sur le troisième stade, et cela modifie la place des deux autres. Le capitalisme n’y est pas une cause : il est « la puissance digestive du technocosme » (AM, p. 208), son « agent de maintenance culturel » (AM, p. 175). Le totalitarisme n’apparaît guère qu’en note, comme l’un des régimes que le technocosme « commandera indifféremment » selon les résistances qu’il rencontrera (AM, p. 208, n. 1). Chez Juganville, au contraire, la Production Totale cumule les deux productions précédentes et les radicalise (Êtres, p. 308). Elle n’en prend pas la place. Juganville prend aussi soin de distinguer le camp du laboratoire : « Les camps ne sont pas des laboratoires où l’on expérimente des mutations de la nature humaine » (Êtres, p. 290). Le Minotaure a donc des parents que la galerie de Dédale ne montre pas : l’usine qui a déjà réduit les vaches à de la viande, et le camp où l’on a voulu produire un homme nouveau en en détruisant d’autres.

III. Dépolariser quoi ? Polarités et sens d’être

Quelles différences le technocosme efface-t-il ? Dulau et Morano en dressent plusieurs fois la liste : « homme/femme, homme/animal, homme/machine, homme/dieu, vie/mort, etc. » (AM, p. 10). Ailleurs, ils ajoutent nature/artifice, passé/présent, présent/avenir, dieu/machine (AM, p. 17), ou encore lumière/ténèbres et ciel/terre (AM, p. 180). Ils appellent ces dualités des « distinctions ontologiques traditionnelles ». Pourtant, la liste juxtapose des registres très différents. Certaines distinctions sont ontologiques au sens de Juganville (l’homme et l’animal, l’homme et la chose). D’autres relèvent de l’anthropologie de la sexualité et de la filiation (l’homme et la femme), de la théologie (l’homme et Dieu), de la temporalité historique (le passé et le présent) ou d’une cosmologie symbolique (le ciel et la terre). Chez Juganville, la différence entre l’homme et la femme n’est pas une différence entre sens d’être : elle se joue à l’intérieur de l’existence. Aucun sens d’être divin n’apparaît non plus parmi les six qu’il dégage : « Les hommes existent, les choses sont disponibles, les végétaux croissent, les animaux vivent, les aliments sont comestibles et les éléments persistent » (Êtres, p. 229). Quand Dulau et Morano parlent de « polarités », il ne s’agit donc pas de ce que Juganville appelle des sens d’être. Les deux mots désignent des choses de nature différente, et ce changement de registre est à garder en tête.

Ce que Dulau et Morano appellent dépolarisation recouvre pourtant, pour l’essentiel, ce que Juganville appelle mutation. Déjà dans la production ordinaire, « la mutation est le passage d’un sens d’être à autre sens d’être » (Êtres, p. 248) : l’arbre abattu devient bois, le phoque devient quartier de viande. Mais ce passage s’accomplissait au prix d’une destruction, et l’étant produit relevait d’un autre sens d’être que l’étant donné. La Production Totale, elle, produit des mutants : des hybrides d’hommes, de machines, d’animaux, de végétaux ou de n’importe quel autre sens d’être. La galerie de Dédale en offre les exemples. Le macaque meut un bras mécanique par sa seule activité cérébrale. Le rat est télécommandé par des électrodes. Le paraplégique marche dans un exosquelette piloté par ses ondes cérébrales. Le pétunia porte un gène humain. Des cerveaux de porcs sont maintenus en vie hors de tout corps, et l’on annonce des esprits « émulés » sur des supports artificiels. Ce sont les mutants que nomme Juganville : « exogenèse, clonage, ingénierie génétique, chimère » (Êtres, p. 308), « les cerveaux désincarnés et les chimères » (Êtres, p. 311). Sur ce point, les deux livres décrivent la même chose.

Une distinction s’impose pourtant à propos de l’exemple qui donne son titre au livre. La chimère chèvre-mouton mêle deux lignées génétiques, mais à l’intérieur d’un même sens d’être : c’est un hybride entre deux espèces animales, non entre deux sens d’être. Quand Dulau et Morano écrivent qu’elle « n’est ni chèvre ni mouton, mais le trait d’union qui n’a de nom dans aucune langue » (AM, p. 163), ils décrivent un défaut de la nomenclature des espèces, non un défaut de compréhension ontologique : nous savons nous comporter envers elle comme envers un animal. Le plus spectaculaire n’est donc pas le plus radical. Le chapitre consacré à la religion confirme ce changement de registre. Les auteurs y relisent l’interdit du Lévitique : « Tu n’accoupleras pas dans ton bétail deux bêtes d’espèces différentes, tu ne sèmeras pas dans ton champ deux espèces différentes de graines, tu ne porteras pas sur toi un vêtement en deux espèces de tissu » (Lv 19, 19, cité AM, p. 179). Ils y voient, après un commentateur, une « cosmologie de différenciation ». Cette cosmologie porte sur les espèces au sein d’un même sens d’être : deux bêtes, deux semences, deux fibres. Les auteurs formulent cependant, dans le même chapitre, une idée très proche de celle de Juganville : « L’ordre créé, c’est l’ordre de la discrimination en vue de la relation », de sorte que, si aucune séparation n’est tenue, « je ne peux me rapporter à rien comme « autre » » (AM, p. 181). Juganville dirait : autant de sens d’être, autant de comportements fondamentaux. Le monde est « le jeu des contrastes entre sens d’être » (Êtres, p. 239), et non leur indistinction.

Comment la frontière entre sens d’être est-elle franchie ? Au niveau du code, répondent les auteurs : le génie génétique intervient « à l’échelle microscopique d’un code génétique recombinable en deçà de toute espèce, de tout genre comme de tout règne » (AM, p. 28), si bien qu’on ne trouverait plus, entre le vivant, l’homme et la machine, « des zones d’être différenciées », mais « de simples degrés dans le traitement néguentropique des informations » (AM, p. 32). Le livre de Juganville permet de mesurer ce qui change ici. Dans le monde ordinaire, les abstractions comme le poids, qui « survole les sens d’être » (Êtres, p. 76), ou l’organisme, jettent des « ponts au-dessus de ces abîmes » (Êtres, p. 236) sans rien changer aux sens d’être eux-mêmes. Avec la Production Totale, le pont n’est plus seulement une manière de survoler les abîmes : il devient une manière de produire. L’abstraction qui ne faisait que mesurer sert désormais à fabriquer des étants qui tiennent de plusieurs sens d’être. C’est pourquoi la Production Totale « fait varier les invariants » (Êtres, p. 310) et que l’irréductibilité des sens d’être, qui demeurait dans les Productions Totalisante et Totalitaire, « vacille ».

Les deux livres se séparent sur l’issue de ce vacillement. Pour Dulau et Morano, la dépolarisation est accomplie, et la fin du Monde « a eu lieu ». Juganville laisse la question ouverte : « La catégorie de sens d’être a-t-elle encore un sens ? Et celle de monde ? » (Êtres, p. 310). Il étend aussi la mutation au-delà des laboratoires. La Production Totale « abolit les différences entre le donné et le produit qui limitaient toute l’histoire du monde » (Êtres, p. 307) : les céréales sont une « farine sur pied », les poulets génétiquement modifiés et gavés d’hormones « se brisent les pattes sous leur poids », et désormais « on produit de la viande en vie » ; l’homme mutant sera « adapté au marché d’un monde lui-même mutant » (Êtres, p. 295-297). Ces mutants-là mêlent un sens d’être donné et un sens d’être produit, le végétal et l’aliment, l’animal et l’aliment, l’existant et le produit. La galerie de Dédale ne les montre pas, parce qu’ils n’étonnent même plus : le Minotaure se trouve aussi au rayon des hypermarchés.

IV. Pasiphaé, ou la génération pensée à partir de la production

L’interprétation du mythe forme le cœur du livre et en constitue le passage le plus original. Le Minotaure est un monstre fabriqué. Il ne vient pas d’une erreur de la nature : c’est Dédale, l’ingénieur, qui en est le père (AM, p. 74). Sa naissance suppose une « cascade de mystifications ». Poséidon envoûte Pasiphaé, qui envoûte Dédale, lequel trompe le taureau avec la vache de bois (AM, p. 75). Il en résulte un « carnaval ontologique » où l’homme prend la place du dieu, la femme celle de l’animal et l’animal celle de l’homme. Le labyrinthe, comparé par Ovide au fleuve Méandre, ne vient pas après le monstre : « il le précède » (AM, p. 84). Il figure le « Méandre de l’Être », le réel compris comme un flux d’informations où n’importe quoi peut naître de n’importe quoi.

Le mythe se laisse lire presque naturellement selon les quatre causes de la production, que le livre de Juganville emprunte à Aristote. Dédale, avec son savoir-faire et son atelier, est la cause motrice. La vache de bois, modèle et simulacre, tient le rôle de la cause formelle. Le désir de possession de Minos, qui garde pour lui le taureau qu’il devait sacrifier et que les auteurs rangent parmi les instances déterminantes (AM, p. 75, n. 1), pourrait faire office de cause finale. Pasiphaé est la cause matérielle, et les auteurs le disent eux-mêmes : « Le féminin, matière passive, est le symbole de la potentialité d’être, de sa liquidité, de sa plasticité informe » ; « Pasiphaé ici, ce sont les cellules souches » (AM, p. 77-78). Le taureau, de son côté, est le « symbole du masculin et de la nature active » (AM, p. 78).

Ce schéma est celui que le traité aristotélicien De la génération des animaux, d’ailleurs cité par les auteurs, applique à la génération : la femelle fournit la matière, le mâle apporte la forme et le mouvement. Le livre de Juganville permet de voir ce qu’il implique. Dans la Production Totalisante, écrit-il, « la génération est comprise à partir des catégories de la production » (Êtres, p. 252). Plus fondamentalement, il demande d’où viennent les catégories de forme et de matière : « Est-il bien sûr qu’elles proviennent des phénomènes questionnés ? Ou bien ne seraient-elles pas issues des sens d’être produits, et uniquement ceux-ci, pour être transposés ensuite violemment sur d’autres ? » (Êtres, p. 80). La lecture de Dulau et Morano reconduit donc, sans le relever, la condition même du geste de Dédale : pour pouvoir loger Pasiphaé « dans le moule que l’on souhaite » (AM, p. 78), il faut d’abord avoir compris le vivant à partir du couple de la matière et de la forme. Le mythe nous dit peut-être autre chose que ce que les auteurs y lisent : le Minotaure ne naît pas d’abord du code. Il naît d’une ontologie de la production appliquée à la génération, dont le code n’est que la version tardive.

Les auteurs relèvent un dernier point, qui touche la distinction des causes. En régime cybernétique, la forme n’est plus l’essence qui gouverne le devenir des choses : elle « advient comme pur fonds », et le flux informationnel n’est qu’« un stock de configurations virtuelles indifféremment productibles et exploitables » (AM, p. 44). La forme devient elle-même une matière disponible. Juganville notait déjà que, dans la production, les causes matérielle et formelle « définissent inséparablement la puissance car un matériau, ou une matière première, a toujours déjà une forme, même informe » (Êtres, p. 248). L’Âge du Minotaure pousse plus loin dans ce sens : dans la Production Totale, la cause formelle elle-même passerait dans le stock.

V. Système et technocosme

Sur la nature de la technique, les deux livres s’accordent sur l’essentiel. Le Système, qui traduit chez Juganville le Gestell heideggérien, correspond chez Dulau et Morano au « Dispositif technique ». Tous deux récusent la conception instrumentale et donnent la même raison de sa persistance. Pour Dulau et Morano, la bioéthique et l’encyclique Laudato si’ transposent sur la technoscience cybernétique « la conception induite par la technique traditionnelle et moderne, respectivement artisanale et mécanique » (AM, p. 151). Pour Juganville, « que tout dépende de la finalité des moyens est une illusion. Les catégories de moyen et de fin proviennent de la production ordinaire » (Êtres, p. 246) : l’illusion instrumentale naît de « la transposition des catégories » d’une production sur l’autre (Êtres, p. 265-266).

Le Système et le technocosme s’autonomisent de la même manière. Le développement technique se fait « par soi, mais non sans nous » (AM, p. 122). La machinerie « ne peut tourner sans nous », mais « aucune cause n’est suffisante » (Êtres, p. 267). Les auteurs décrivent le « verrouillage sociotechnique » par lequel un dispositif « tend à se renforcer lui-même par les infrastructures qu’il produit, les programmes de recherches qu’il génère, les comportements individuels ou collectifs qu’il stimule, les marchés qui le financent » (AM, p. 123). La phrase de Juganville est très proche : le Système « est un engrenage qui se renforce lui-même par les infrastructures déjà produites et renforcées par les programmes de recherches, de financements et les comportements façonnés d’une masse de travailleurs-consommateurs » (Êtres, p. 272). Ni l’un ni l’autre ne voient de différence de fond entre socialisme et capitalisme au regard de cette logique. Les auteurs suivent un cahier de Heidegger de 1938, pour qui la lutte entre bolchevisme, nazisme et libéralisme décidait seulement « lequel des gigantesques équipements » triompherait (AM, p. 176). Juganville écrit que la socialisation des moyens de production « laisse croître le productivisme » (Êtres, p. 272). Les deux livres partagent enfin une même figure de l’impuissance : « Le technocosme n’a pas de maître, il a des contremaîtres » (AM, p. 176), et, chez Juganville, « les plus gros exploiteurs ne sont pas indispensables au Système puisque mille autres les remplacent aussitôt » (Êtres, p. 272).

La différence tient à la manière de rendre raison du système. Dulau et Morano reprochent au modèle sociologique du verrouillage de n’offrir qu’une « nécessité aveugle et finalement superficielle ». Au modèle heideggérien, ils reprochent une nécessité « abstraite et désincarnée » (AM, p. 124). Ils cherchent donc chez Hegel, Simondon et Ellul une « métaphysique concrète » du devenir technique. Le livre de Juganville répond au même défaut par un autre moyen : la description des quatre causes, et en particulier de la cause motrice, celle des machines et des travailleurs, que Heidegger pense rarement. Les deux livres divergent surtout sur le principe. Dulau et Morano reconduisent la technique et le capital à « une unique instance impersonnelle », la volonté de la volonté, et ils en concluent que « l’essence du marché n’est rien de marchand » (AM, p. 203). Juganville se pose la même question, sur le capital ou la technique, mais la refuse : « pourquoi privilégier une cause sur les autres dans un système de causes qui, par définition, récuse toute causalité unique ? » (Êtres, p. 267). Les deux livres se retrouvent pourtant au dernier stade. Dulau et Morano voient dans le technocosme une « fonctionnalité sans fin », qui prolifère sans finalité humaine assignable (AM, p. 129). Juganville, qui fait de l’argent la cause finale de la Production Totalisante, écrit que dans la Production Totale « la production d’argent n’est plus la cause finale » (Êtres, p. 309).

On trouve une convergence de même nature dans le chapitre sur l’art. Pour Dulau et Morano, l’art « enraciné dans la contemplation » requiert l’opacité de la chose contemplée, tandis que la technique, « enracinée dans la production intégrale du monde », requiert la transparence informationnelle de « non-choses » (AM, p. 193). Juganville lui aussi distingue l’œuvre du produit et la rattache à la contemplation plutôt qu’à la fabrication. Mais là où les auteurs font de l’art une « théophanie symbolique » qui laisse pressentir « le Principe ultime » (AM, p. 192), le livre de Juganville ne fonde la contemplation sur aucun principe.

VI. Humanisme, Logos et existence

Le deuxième livre de L’Âge du Minotaure soutient une thèse forte : le transhumanisme n’est pas une trahison de l’humanisme, il en est « la forme achevée » (AM, p. 96). Faire de l’homme la mesure de lui-même est contradictoire, car « toute mesure est en effet, par définition, extérieure à ce qu’elle sert à mesurer » (AM, p. 101). Chassé de son fondement divin, l’homme confie finalement à la machine le soin d’être la mesure de tout. Après les âges cosmocentrique, théocentrique et anthropocentrique, l’Occident entrerait dans un quatrième âge, techno-centrique (AM, p. 99-100).

Le livre de Juganville comporte une section intitulée « L’ontologie est un humanisme ». Le mot ne désigne pas la même chose dans les deux livres. L’humanisme de Dulau et Morano est une doctrine de l’autonomie, qui pose l’homme en principe et en mesure. Celui de Juganville est l’affirmation d’une irréductibilité : « L’homme seul existe » ; « Nous ne nous transmutons pas en d’autres sens d’être » (Êtres, p. 85-86). Il ne fait pas de l’homme la mesure du monde. Ce n’est pas nous qui imposons nos comportements aux sens d’être, ce sont eux qui « nous assignent des genres de comportements » (Êtres, p. 72). La critique de Dulau et Morano ne l’atteint donc pas. Elle oblige pourtant à préciser d’où vient la mesure, s’il en faut une. Leur alternative est rigoureuse : la mesure vient de Dieu, ou de la Nature, ou de rien. Le livre de Juganville offre une troisième voie. La mesure de nos comportements ne vient ni de Dieu ni d’une Nature : elle vient des contrastes entre sens d’être, que nous n’avons pas posés et qui sont pourtant donnés dans le monde ordinaire, sans fondement transcendant.

Un deuxième désaccord porte sur la place du Logos. Pour Dulau et Morano, le Monde est un « état où le Sens s’éprend de lui-même en tout » (AM, p. 215), et « l’homme est l’enfant de la parole » (AM, p. 217). L’Histoire est « la suprématie du symbole sur l’Être », et le technocosme celle du « signal informatique sur le symbole » (AM, p. 18). La fin du Monde est donc la fin du règne de la parole. Le livre de Juganville refuse ce primat du langage : la compréhension langagière n’est qu’une des trois compréhensions du comportement, avec la perception et l’affectivité, et il récuse la définition de l’homme comme « vivant doué de parole » (Êtres, p. 76-77). Cette définition commet une double erreur. Elle privilégie la parole, et elle pense d’abord l’homme à partir du vivant. Or les auteurs retracent le devenir de l’univers comme une suite de dépassements : l’inanimé donne naissance à l’animé, qui donne naissance au conscient, qui donne naissance au régime technique (AM, p. 137). Ils parlent de « la vie animale » qui « s’est débordée elle-même en donnant naissance à un être capable de s’en arracher » (AM, p. 214). Comme chez la plupart des auteurs confrontés sur ce blog, l’existence est ici confondue avec la vie, et l’ontologie est stratifiée par degrés. Juganville écrit au contraire : « Nous ne sommes ni des choses, ni des vivants » (Êtres, p. 77). Le passage d’un sens d’être à un autre, que les sciences reconstruisent, « nous [est] incompréhensible » parce que « nous ne pouvons pas nous transposer dans un autre sens d’être » (Êtres, p. 78).

VII. Sortir du labyrinthe ?

Selon L’Âge du Minotaure, le mythe indique deux issues. La première est le fil d’Ariane : pour sortir, il faut reprendre le chemin par lequel on est entré, et donc « en revenir au Même », c’est-à-dire « poser l’identité comme principe directeur qui doit régir le déploiement des phénomènes » (AM, p. 91). La seconde est celle des ailes de Dédale : « regarder en l’air », indexer ses actes à un principe transcendant (AM, p. 91-92). Les auteurs constatent cependant que notre époque reçoit la transcendance sous la figure inverse de l’immanentisme technique, le fanatisme religieux le plus cruel (AM, p. 92). Ils distinguent avec soin l’« identité vraie », qui ordonne les différences comme l’âme ordonne les organes, de l’« homogénéité informe » (AM, p. 91, n. 1).

Le mot « Même » n’a pas le même sens dans les deux livres. Chez Dulau et Morano, il désigne l’identité qui sauve de la confusion. Chez Juganville, il désigne la totalisation qui produit la confusion. Juganville détourne la phrase des conférences de Brême, selon laquelle l’agriculture motorisée est « dans son essence la même chose » que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz, et il écrit que le travail des champs, devenu industrie agro-alimentaire motorisée, est « le Même, quant à l’être » que la production de morts dans les camps et la production de bombes. Il précise que cela signifie non pas que ces phénomènes se réduisent au même, mais « que la production totalise l’étant en totalité » (Êtres, p. 311). Contre ce Même, l’ontologie oppose la pluralité : « L’ontologie met en question le Même par la pluralité des sens d’être et leurs irréductibilités les uns aux autres » (Êtres, p. 312). Le retour à l’identité n’est donc pas, pour Juganville, une issue. Le livre refuse d’ailleurs toute unification de la pluralité, même discrète : « pourquoi y aurait-il un foyer ? » (Êtres, p. 229).

L’issue par en haut se heurte à une difficulté plus profonde encore. Pour Dulau et Morano, l’art authentique est une « théophanie » qui laisse pressentir « le Principe ultime », c’est-à-dire « l’absolu – l’inconditionné – la causa sui » (AM, p. 192), et le technocosme n’en est qu’une parodie, un « Grand Œuvre » qui vise l’omniscience, l’omnipotence et l’ubiquité (AM, p. 194-195). Or Juganville décrit le Système de la Production Totalisante avec les attributs mêmes de ce Principe : « Le Système est la cause première, qui se cause elle-même, le premier moteur » (Êtres, p. 268). Comme nous l’avons montré dans l’article sur Aristote, le premier moteur appartient à l’ontologie de la production, son nom même l’indique. Pour Dulau et Morano, la technique usurpe la place de Dieu. Le livre de Juganville suggère plutôt que le Dieu de la métaphysique, cause de soi et premier moteur, était déjà pensé à partir de la production. Le remède proposé appartiendrait alors au même système que le mal.

Juganville propose un autre fil, qui n’est pas celui d’Ariane : le fil conducteur de l’existence ordinaire. « Des sens d’être concrets demandent un fil conducteur concret : l’existence ordinaire elle-même. En ce sens, nous sommes le fil conducteur » (Êtres, p. 227). Ce fil ne fait pas sortir du labyrinthe en revenant à une origine. Il permet de décrire le monde ordinaire, qui demeure dans le labyrinthe même : malgré la totalisation, la Production Totalisante « reste, malgré tout, un monde » (Êtres, p. 275), car « l’inhumain est pourtant toujours encore inhumain ».

Sur l’action, les deux livres concluent de la même manière, avec la même lucidité. Les auteurs parlent d’une « action mise en croix ». Ou bien on prête au technocosme un visage humain, celui de la finance ou de la Silicon Valley, pour pouvoir le combattre, et on manque sa nature. Ou bien on s’élève à sa hauteur, et on se désarme, car l’Incalculable qui seul pourrait l’abolir « n’est pas dans nos mains » (AM, p. 185). Juganville écrit : « On ne peut pas détruire le Système. Mais le Système s’autodétruit » (Êtres, p. 272). Il n’oppose pas non plus à la mutation un simple conservatisme des sens d’être : « à la mutation des sens d’être, ne doit-on opposer que la conservation de l’invariabilité de ceux-ci ? » (Êtres, p. 308). Leurs conclusions éthiques divergent. Dulau et Morano montrent que la bioéthique fait des valeurs héritées « une simple réserve d’index normatifs » (AM, p. 160), et ils regrettent l’absence d’un fondement ontologique de l’interdit. Juganville refuse précisément de fonder l’éthique dans l’ontologie : « La condamnation de l’animalisation ou de la réification est la tentative de transformer l’éthique en ontologie » (Êtres, p. 301). Il ne laisse pas pour autant l’ontologie sans portée éthique : elle est « une éthique originelle négative qui affirme seulement, mais malgré tout, qu’il n’y a pas de bien sans différences ontologiques ». Et il ajoute : « Prendre en garde les sens d’être signifie les laisser être » (Êtres, p. 311-312).

VIII. Le nouveau règne et le septième sens d’être

La conclusion de L’Âge du Minotaure s’intitule « La fin du Monde ou le Nouveau Règne ». Les auteurs y décrivent un règne technique qui nous demeure aussi impénétrable que l’homme l’est au chat : celui-ci en perçoit la présence et la puissance, tout en étant « incapable de saisir pourquoi, comment, à quelle fin ». Ils écrivent : « Comme le règne animal demeure impénétrable au règne végétal, comme le règne humain demeure impénétrable au règne animal, le règne technique demeure impénétrable par l’homme » (AM, p. 218-219). Le chapitre sur la « sophistique réalisée » annonce déjà un « psycho-cosme » : une galerie d’« alter-esprits » produits par émulation cérébrale, qui se rapporteraient à la réalité « tant sur un plan perceptif, sensitif, qu’émotionnel », mais autrement que nous (AM, p. 59-60).

Ces pages rejoignent l’Addendum de novembre 2026 à notre Entretien, où Juganville propose de tenir l’intelligence artificielle pour un septième sens d’être, l’Étant auto-produit, et de voir dans le Système, plutôt que dans l’homme, le véritable configurateur de monde. Les deux textes s’accordent sur l’impénétrabilité : nous ne pouvons pas nous transposer dans ce nouveau sens d’être, pas plus que dans celui du chien. Mais ils ne conçoivent pas de la même manière son rapport aux précédents. Pour Dulau et Morano, chaque règne naît du précédent par dépassement dialectique, « par réversion » ou par l’acte « interprétatif » qui assimile le règne antérieur (AM, p. 207-208). Pour Juganville, aucune dérivation ne relie les sens d’être, et l’Étant auto-produit ne prolonge pas l’existence : il en est séparé par un abîme, comme tous les sens d’être entre eux.

Conclusion

L’Âge du Minotaure est un livre de diagnostic. Il voit ce que Juganville appelle la Production Totale avec une précision documentaire que le livre de Juganville, sans notes ni exemples sourcés, ne cherche pas. Les deux livres concordent sur bien des points : la production de mutants qui hybrident les sens d’être, l’illusion instrumentale, l’autonomie du Système, l’indifférence de ce dernier aux régimes politiques, l’impuissance de l’action et le sentiment d’une fin du monde. Le désaccord porte sur la nature de ce qui est menacé. Pour Dulau et Morano, ce sont les essences, l’ordre de la Nature, la souveraineté du Logos et, en dernière instance, la transcendance qui les garantissait. Pour Juganville, ce sont les contrastes entre sens d’être tels que le monde ordinaire les donne, sans essence ni fondement. Le premier livre sauverait le monde par le Même et par le Principe. Le second ne le sauve pas : il en décrit les structures et demande qu’on les laisse être.

Questions ouvertes

Si les mutants de la Production Totale sont des hybrides entre sens d’être, l’abîme qui sépare les sens d’être est-il comblé ou seulement enjambé ? Un hybride d’homme et de machine se comprend-il encore à partir de l’un des sens d’être qu’il mêle, ou appelle-t-il un sens d’être nouveau, comme l’Étant auto-produit ?

Peut-on chercher une sortie du labyrinthe sans revenir au Même ni s’élever vers un Principe, c’est-à-dire sans reconduire, sous la forme d’une cause première, l’ontologie de la production que l’on voulait quitter ?

Si la cybernétique fait de la forme elle-même un fonds disponible, faut-il repenser, pour la Production Totale, la distinction entre cause matérielle et cause formelle ?

La fin du monde a-t-elle « eu lieu », comme l’affirment Dulau et Morano, ou demeure-t-elle au futur, comme dans la phrase de Juganville selon laquelle « un monde totalement produit signifiera que l’être est le mal » (Êtres, p. 311) ?


→ Lire aussi : Êtres* & La Question de la technique ; Êtres* & Die Antiquiertheit des Menschen ; Êtres* & Aristote ; Entretien avec Gilles de Juganville (Addendum — novembre 2026)