ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & LE NIHILISME

L’oubli des sens d’être, nommé par son nom

Le mot « nihilisme » apparaît explicitement dans Introduction radicale à la philosophie, à l’endroit le plus décisif du livre : la définition même du mal ontologique, au chapitre 12, qui vient couronner toute la troisième partie.

Une définition directement héritée de Heidegger

Le texte pose : « Oublier les sens d’être, indifférencier les sens d’être, se borner à avoir affaire à l’étant, réduire les différences à néant, est le nihilisme. » C’est la transposition, presque terme à terme, du diagnostic heideggérien sur l’histoire de la métaphysique occidentale : l’oubli de la différence ontologique entre l’être et l’étant — le fait de se limiter aux étants sans jamais plus interroger leur être — culminant dans le nihilisme achevé de l’époque technique. Le livre substitue simplement « sens d’être » à « être » : le nihilisme n’y consiste plus à oublier l’être en général, mais à effacer la pluralité irréductible des sens d’être au profit d’un traitement indifférencié de tout étant.

Un nihilisme ontologique, distinct du nihilisme axiologique de Nietzsche

Il faut distinguer avec soin cette définition de celle que propose Nietzsche, déjà croisé dans cette série : que les valeurs suprêmes se dévalorisent, que le but fasse défaut, que la réponse fasse défaut à la question « pourquoi ? ». Les deux diagnostics décrivent un même vide gagnant du terrain au cœur de la modernité, mais ne le logent pas au même endroit — chez Nietzsche, c’est un ordre de valeurs qui perd sa force normative ; chez Juganville, c’est une structure ontologique, la différence entre les sens d’être, qui se réduit à l’indifférenciation. Un nihilisme axiologique d’un côté, un nihilisme ontologique de l’autre.

Cette proximité n’est d’ailleurs pas que thématique : dans le passage du livre consacré aux animaux et à leur privation, le texte reprend presque littéralement un fragment célèbre de Nietzsche — « le désert croît et le divers décroît » —, où « le désert croît » (Die Wüste wächst) appartient à Nietzsche, tandis que « le divers » renvoie à Victor Segalen. C’est une dette lexicale confirmée, et non une simple convergence, qui vient ancrer très concrètement, dans le texte même du livre, ce que cet article décrit par ailleurs en termes plus abstraits.

La bombe comme nihilisme en acte, chez Anders

Cette définition trouve son illustration la plus frappante dans le passage déjà croisé à propos d’Anders : « La bombe est nihiliste puisque tout étant […] est réduit à n’être qu’étant. » C’est très exactement la thèse que développe Günther Anders sur l’arme nucléaire : elle traite indifféremment hommes, animaux, forêts et maisons comme une seule et même matière contaminable, sans plus aucune distinction — le nihilisme n’y est plus une posture philosophique mais devient, littéralement, un mode d’action.

Une éthique originelle contre le nihilisme

C’est ce diagnostic qui permet au livre de formuler sa conclusion la plus dense : l’ontologie comme « éthique originelle négative ». La formule reprend directement l’ursprüngliche Ethik que Heidegger évoque dans la Lettre sur l’humanisme, cette possibilité d’une éthique qui ne serait pas une simple doctrine du bien agir, mais qui prendrait sa source dans la pensée même de l’être. Contre le nihilisme ainsi défini, le livre ne propose aucun commandement positif : il affirme seulement qu’il n’y a pas de bien possible sans le maintien des différences ontologiques — la seule résistance véritable au nihilisme étant de ne jamais réduire les sens d’être à l’indifférencié.

Un thème qui referme tout l’ouvrage sur lui-même

Le nihilisme n’est donc pas un motif secondaire glissé en passant : c’est le nom que le livre donne, au moment de conclure, à ce que chacune des trois extensions de la production — totalisante, totalitaire, totale — accomplit à sa manière. Toute la critique de la production, développée sur cent pages sans jamais employer ce mot, se trouve ainsi rassemblée et nommée d’un seul coup, dans le vocabulaire même que Heidegger avait forgé pour diagnostiquer le destin de la métaphysique occidentale.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.