ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES & RICHIR

L’écart contre l’homogénéisation

Contrairement à la plupart des articles de cette série, celui-ci ne porte pas sur une source dont on chercherait la trace dans le livre publié, mais sur un penseur contemporain avec lequel Juganville partage un même terrain philosophique — le réalisme du monde de la vie contre son effacement — et avec qui un dialogue reste à mener.

L’homogénéisation, et l’écart comme fondement de la phénoménalité

Richir diagnostique, dans L’Écart et le rien, notre époque comme celle de « l’homogénéisation et de l’auto-domestication intégrale des êtres humains » — un diagnostic d’une proximité frappante avec la critique juganvillienne de la production totalisante, qui réduit toute différence à un stock indifférencié. Plus profondément encore, l’écart — la divergence qui, chez Richir, fonde toute phénoménalité contre le risque du rien — résonne avec le principe de contraste qui organise toute la méthode du livre : les sens d’être n’apparaissent jamais isolément, mais toujours par contraste les uns avec les autres. Un texte de 1976, « L’aporie révolutionnaire », publié dans un numéro d’Esprit consacré à « Révolution et totalitarisme », ajoute un dernier point de rencontre directement thématique.

Une pluralité originaire, avant toute institution symbolique

Un rapprochement plus enfoui, mais qu’il faut mentionner avec la prudence qu’exige la technicité propre du vocabulaire richirien, se trouve dans son grand projet de « refonte de la phénoménologie », mené à distance à la fois de Heidegger, du structuralisme et de la philosophie analytique. Richir y défend l’idée d’une « pluralité originaire » de singularités phénoménologiques, irréductibles les unes aux autres et antérieures à toute institution symbolique qui viendrait les figer en significations stables. C’est un geste dont la forme — poser une pluralité irréductible en amont de toute réduction à l’un — rappelle, de loin, celui des six sens d’être chez Juganville : une pluralité qui ne se laisse pas absorber dans une catégorie unique, qu’elle vienne du concept ou, chez Juganville, de la production. Mais il faut se garder de pousser le rapprochement plus loin que cette seule forme commune : la pluralité de Richir est une pluralité de « phénomènes-de-monde » antérieurs à toute institution symbolique, une question proprement transcendantale ; celle de Juganville est une pluralité de sens d’être donnés dans l’expérience ordinaire elle-même, une question directement ontologique. Les deux démarches partagent un même refus de l’unification prématurée, mais sur des terrains qui ne se recouvrent pas.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. Comme pour les autres dialogues contemporains de cette série, celle-ci documente un terrain philosophique partagé, non une dette confirmée par l’auteur. Voir aussi les articles consacrés à Romano, Vioulac, Dewitte et Meyronnis.