ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

ontologie phénoménologie herméneutique anthropologie philosophie

ÊTRES & NIETZSCHE

« Dieu est mort » comme aboutissement de l’onto-théologie

Nietzsche n’apparaît nulle part sous son nom dans Introduction radicale à la philosophie, mais le livre reprend une formule qui lui appartient presque littéralement — voir plus bas. Le reste du rapprochement, en revanche, demeure une convergence de diagnostic repérée par la lecture, qui prolonge directement ce qu’on vient d’établir à propos de l’onto-théologie.

Le Dieu qui meurt est le Dieu de la métaphysique

Dans son essai de 1943, « Le mot de Nietzsche  »Dieu est mort »», Heidegger montre que la mort du Dieu nietzschéen n’est pas d’abord un événement religieux ou biographique : c’est l’aboutissement logique de la métaphysique platonicienne elle-même. En distinguant un monde vrai, suprasensible, et un monde apparent, sensible, la métaphysique occidentale préparait de longue date sa propre destruction nihiliste — il suffisait que le monde suprasensible perde sa force normative pour que le monde sensible se vide à son tour de tout sens. Le Dieu qui meurt chez Nietzsche est ainsi, très précisément, ce Dieu de la métaphysique déjà identifié dans l’article sur l’onto-théologie : la causa sui devant laquelle, selon la formule heideggérienne, l’homme ne saurait ni tomber à genoux ni prier. Nietzsche, sur ce point, annonce et prépare ce que Heidegger nommera ensuite explicitement onto-théologie — la mort de Dieu comme symptôme final d’une structure métaphysique tout entière issue, selon le livre de Juganville, de la généralisation indue du schème de la production.

Le nihilisme comme dévalorisation, l’indifférenciation comme réduction

Nietzsche définit le nihilisme dans une formule restée célèbre : que les valeurs suprêmes se dévalorisent, que le but fasse défaut, que la réponse fasse défaut à la question « pourquoi ? ». C’est une proximité réelle avec ce que le livre de Juganville nomme lui aussi nihilisme — mais une proximité qui laisse affleurer un déplacement de terrain. Chez Nietzsche, c’est un ordre de valeurs qui perd sa force normative. Chez Juganville, c’est une structure ontologique — la différence entre les sens d’être — qui se réduit à l’indifférenciation, masquée derrière une apparence de diversité. Les deux diagnostics décrivent un même vide gagnant du terrain au cœur de la modernité, mais l’un le loge dans l’axiologie, l’autre dans l’ontologie elle-même.

« Le désert croît » — une phrase à deux sources

Un détail textuel confirme cette proximité au-delà de la seule structure du diagnostic — et ce détail se révèle plus composite qu’il n’y paraît d’abord. Dans le passage du livre consacré aux animaux et à leur privation — les forêts en monoculture qu’il nomme « déserts verts », l’océan réduit aux seules méduses comme un « désert bleu », les villes de béton où ne subsistent plus que chiens et chats —, le texte conclut par une phrase en deux temps : « le désert croît et le divers décroît ». La première moitié reprend presque littéralement un fragment célèbre de Nietzsche, Die Wüste wächst, « le désert croît » — image devenue emblématique, dans les études nietzschéennes, de l’expansion du nihilisme lui-même. La seconde moitié appartient à une tout autre source, déjà identifiée dans l’article Êtres & la littérature : le Divers de Victor Segalen, concept central de son Essai sur l’exotisme, où la diversité du monde constitue une valeur à préserver pour elle-même. Une seule phrase, donc, qui fusionne deux sources distinctes — la formule nietzschéenne du nihilisme croissant et le concept segalenien de ce qu’il fait précisément reculer.

Une solution que le livre ne partage pas

Il faut se garder, ici, de prêter au livre de Juganville la solution que propose Nietzsche à ce nihilisme : la transvaluation de toutes les valeurs, portée par la volonté de puissance, qui prétend refonder de nouvelles valeurs sur les ruines des anciennes. C’est précisément ce geste que Heidegger juge encore prisonnier de la métaphysique qu’il croit dépasser — remplacer un système de valeurs par un autre reste une opération encore métaphysique, tant qu’on ne s’est pas déprise de la détermination de l’étant comme valeur. Heidegger, de son côté, cherche un « autre commencement » qui retrouverait l’être en deçà de toute détermination métaphysique.

Le livre de Juganville se tient plus proche, sur ce point précis, du geste heideggérien que du geste nietzschéen : il ne cherche jamais à créer de nouvelles valeurs pour remplacer celles qui s’effondrent, mais à préserver une pluralité de sens d’être qui se donne déjà dans l’expérience ordinaire, antérieurement à toute évaluation. Ni transvaluation, ni volonté de puissance : une description plutôt qu’une refondation — l’éthique originelle négative du livre ne prescrit rien de positif à instaurer, elle se contente de nommer ce qu’il faut empêcher.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie. La formule « le désert croît » constitue une dette textuelle confirmée, partagée avec Segalen pour la seconde moitié de la même phrase (voir Êtres & la littérature) ; le reste du rapprochement rassemble une convergence repérée par la lecture.