Une présence intégrée, jamais citée
Derrida occupe, dans Introduction radicale à la philosophie, une place à part parmi toutes les figures de cette série : il n’apparaît dans aucune bibliographie, dans aucune note — mais le livre n’en comporte aucune, pour personne. Ce silence n’est pourtant pas un oubli, ni une absence d’influence : c’est une présence intégrée plutôt qu’exhibée, différente de celle des autres phénoménologues croisés dans cette série.
Une dissémination écartée, sans être attribuée
Au chapitre 1, le livre pose la question de savoir comment penser la pluralité des sens d’être sans tomber dans deux excès symétriques : « il n’y a ni un foyer originaire simple ni une dissémination déréglée, ni un fondement absolu ni un relativisme inconsistant, mais une pluralité de sens d’être ». Le mot choisi pour désigner l’excès à éviter — la dissémination — est le titre du livre le plus connu de Derrida (La Dissémination, 1972), convoqué ici comme le pôle qu’il faut dépasser, symétrique à l’unité substantielle qu’il faut éviter elle aussi. C’est un procédé de nomination par le titre, sans jamais citer le moindre passage de Derrida lui-même.
Une critique intégrée sans être signée
Le rapport du livre à Levinas — l’insistance sur une pluralité de sens d’être qui reste ontologique, sans jamais chercher à s’évader de l’être vers un « autrement qu’être » — porte la marque d’une lecture au fait des débats les plus anciens sur Levinas, notamment la critique célèbre que Derrida adresse à Totalité et Infini dans Violence et métaphysique (1964) : on ne peut affirmer une extériorité radicalement hors de l’être sans se servir, pour la dire, du langage ontologique dont on prétend s’échapper. Le livre choisit de rester en ontologie plutôt que de chercher cette sortie — une position qui répond, dans les faits, à l’objection derridienne, sans jamais la nommer ni la citer comme telle.
Le pluriel des animaux, une réserve plutôt qu’un manque
Un dernier indice, plus discret encore, mérite d’être signalé : le livre n’emploie presque jamais le mot « animal » au singulier, mais presque toujours au pluriel — « les animaux ». C’est un geste directement héritier de la critique que Derrida développe dans L’Animal que donc je suis (2006), où il dénonce l’usage philosophique du singulier générique — « l’Animal », avec un grand A — comme une catégorie totalisante et violente, qui écrase sous un seul mot l’hétérogénéité réelle entre la mouche, le ver, le singe et le hérisson. Derrida forge même le néologisme « animot » pour marquer cette pluralité irréductible que le singulier philosophique traditionnel efface.
Mais Derrida ne s’arrête pas là, et c’est ce qui distingue nettement sa position de celle du livre : sa critique va jusqu’à fragiliser toute frontière stable entre l’Homme, au singulier majoré, et l’Animal, au singulier générique — les deux blocs homogènes que sa déconstruction vise conjointement. Ce n’est pas que le livre de Juganville s’arrêterait en chemin, faute d’aller assez loin : c’est que Derrida, sur ce point précis, va trop loin pour ce que l’expérience ordinaire donne à voir. Le livre reprend le pluriel pour signaler l’hétérogénéité interne aux animaux, mais maintient, lui, un contraste net et irréductible entre les animaux comme sens d’être et le reste de l’étant — une distinction que rien, dans l’expérience ordinaire, ne vient jamais brouiller, contrairement à ce que la déconstruction derridienne de la frontière homme/animal chercherait à établir.
Pourquoi cette absence de citation n’est pas une absence d’influence
Cette discrétion s’explique sans doute par un rapport particulier à ce type de pensée : Derrida, dans son rapport à Levinas comme dans une bonne partie de sa propre méthode, se tient lui-même en position de lecture et de commentaire critique d’autres textes phénoménologiques, plutôt qu’en auteur d’un système qui se suffirait à lui-même de la même manière que Heidegger, Husserl ou Levinas. C’est peut-être ce statut à part qui explique qu’il ne soit jamais nommé, sans que cela signale une absence de dette intellectuelle réelle.
Une présence qui reste, malgré tout, à part
Derrida est donc un cas unique dans cette série : ni source citée (comme Heidegger ou Husserl), ni source explicitement rejetée pour être discutée (comme Agamben ou Patočka), mais une présence intégrée en silence, reconnaissable à un seul mot emprunté à son titre le plus célèbre, à un néologisme dont seul le geste est repris, et à une position qui répond à sa critique sans jamais la nommer.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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