ETRES – Le site des sources de Gilles de Juganville (par Claudio Legere)

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ÊTRES ET LES PRINCIPES DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE

« Autant de sens d’être, autant de… » — une formule répétée neuf fois

Un examen attentif du livre fait apparaître une formule qui revient, presque à l’identique, à neuf endroits différents, de la page 24 à la page 307 — c’est-à-dire du tout début à la toute fin de l’ouvrage. Ce n’est pas un tic de style : c’est le principe logique le plus fondamental de tout le livre, appliqué tour à tour à chaque dimension de l’expérience.

Le catalogue complet

Dès la page 24 : « autant de manières de se rapporter, ou de ne pas se rapporter, au monde, autant de sens d’être. » Page 67 : « Autant d’apparaître, autant d’être. » Page 91 : « autant de sens d’être, autant de spatialisations, autant de localisations. » Page 92 : « autant de sens d’être, autant de temporalisations. » Page 159 : « autant de comportements fondamentaux que de sens d’être et inversement : autant de sens d’être, autant de comportements fondamentaux. » Page 189 : « autant de sens d’être, autant de mouvements. » Pages 226 et 299, la même formule revient une troisième fois : « autant de sens d’être, autant de comportements fondamentaux. » Page 302, la formule change d’objet mais garde sa structure : « autant de types de totalité, autant de types de mal. » Page 307, enfin : « autant de sens d’être, autant de genres de possibilités. »

Ce que cette répétition révèle

Prise isolément, chacune de ces phrases pourrait sembler un simple raccourci rhétorique. Rassemblées, elles dessinent un principe unique, appliqué systématiquement à chaque dimension que le livre rencontre : l’apparaître, l’espace, le temps, le comportement, le mouvement, la possibilité, jusqu’au mal lui-même. Dans chaque cas, la structure est identique : il n’y a jamais un espace, un temps, un mouvement ou une possibilité en général, dont les sens d’être seraient ensuite des variations secondaires — il y a exactement autant de dimensions distinctes que de sens d’être, ni plus ni moins, chacune irréductible aux autres.

C’est ce principe qui donne tout son sens à un point qu’on a déjà établi ailleurs dans cette série : le rejet de la stratification chez Scheler, chez Plessner, chez Gehlen, chez Jonas, présuppose toujours un genre commun (la vie, l’organisme) sous les degrés qu’ils distinguent. Ce principe de correspondance stricte — autant de sens d’être, autant de X — interdit par construction ce genre de présupposition : s’il y avait un fond commun, il n’y aurait pas besoin d’énoncer autant de fois qu’il y a exactement autant de dimensions que de sens d’être. La répétition même de la formule, page après page, est la meilleure garantie que le livre s’offre à lui-même contre la tentation de l’unification.

Un principe qui explique aussi le principe de contraste

Ce catalogue permet enfin de préciser ce que signifie, concrètement, le « principe de contraste » que le livre revendique par ailleurs comme sa méthode propre, face à la donation de Marion, à l’auto-affection de Henry ou à la compréhension heideggérienne. Le principe de contraste n’est pas une formule abstraite : il se décline, très concrètement, en une multiplication répétée à travers tout le livre — l’espace se décline en autant d’espaces qu’il y a de sens d’être, le temps en autant de temporalisations, le mal en autant de types que de totalités. Le principe de contraste, en somme, c’est ce catalogue tout entier, considéré comme un seul et même geste appliqué neuf fois.


Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.