L’effondrement comme horizon, la géo-ingénierie comme fausse sortie
Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Yves Cochet et Clive Hamilton n’apparaissent nulle part sous leur nom dans Introduction radicale à la philosophie, mais le livre touche directement, à plusieurs endroits précis, à ce qui constitue le cœur de leur diagnostic commun — voir plus bas.
Un néologisme devenu discipline
Comment tout peut s’effondrer (2015), de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, forge le mot « collapsologie » — l’étude transdisciplinaire de l’effondrement possible de la civilisation thermo-industrielle, à partir des travaux scientifiques disponibles sur l’énergie, le climat, la biodiversité et la finance. La thèse centrale des auteurs tient en une inversion : ce n’est plus celui qui annonce l’effondrement qui serait utopiste, mais celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L’effondrement n’y est jamais un accident extérieur au système industriel, mais la conséquence structurelle d’un « axe énergético-financier » qui en constitue le cœur même — une proximité de structure avec ce qu’on a déjà relevé ailleurs dans cette série, notamment chez Charbonneau et Illich : un système qui, par son fonctionnement propre plutôt que par un dérèglement accidentel, produit les conditions de sa propre vulnérabilité.
Yves Cochet et l’Institut Momentum
Yves Cochet, ancien ministre de l’Écologie et cofondateur avec Agnès Sinaï de l’Institut Momentum, rédige la postface du livre de Servigne et Stevens avant de formaliser sa propre pensée dans Devant l’effondrement (2019). Il y définit l’effondrement comme le processus à l’issue duquel les besoins de base — eau, alimentation, logement, énergie — cessent d’être fournis à un coût raisonnable à la majorité de la population, et insiste sur les relations systémiques entre causes écologiques, économiques, financières et politiques plutôt que sur une cause unique. C’est cette même insistance sur les relations systémiques, plutôt que sur un facteur isolé, qui permet de comprendre pourquoi les solutions strictement techniques restent, pour ce courant, structurellement insuffisantes.
La géo-ingénierie comme fausse sortie
C’est précisément ce que documente Les Apprentis sorciers du climat (2013) de Clive Hamilton, entièrement consacré à ce qu’il appelle les « géocrates » — ingénieurs, scientifiques et hommes d’affaires qui entendent refroidir la Terre par des moyens techniques plutôt que changer de modèle : pulvériser du soufre dans la haute atmosphère, modifier la chimie des océans, stocker le carbone dans les profondeurs terrestres. C’est un lien direct, cette fois, avec le texte même du livre de Juganville : dans le chapitre consacré à la Production Totale, le texte affirme sans détour qu’« on a déjà commencé à produire le climat et à produire la Terre (géo-ingénierie) ». Le livre de Hamilton et celui de Juganville désignent, presque au mot près, le même objet — mais là où Hamilton s’en tient à l’examen éthique et politique d’une pratique technique précise, le livre de Juganville la situe depuis l’intérieur de sa propre architecture conceptuelle : la géo-ingénierie n’y est pas un cas isolé à évaluer pour ses risques, elle est l’exemple même de ce que rend possible la troisième extension de la production, appliquée aux éléments eux-mêmes. C’est aussi la confirmation de ce que Cochet diagnostique à sa manière : une solution purement technique, qui laisse intactes les relations systémiques à l’origine du problème, ne peut être qu’une fausse sortie.
Deux passages du livre, sur l’effondrement lui-même
Le mot d’effondrement n’est pas propre au seul vocabulaire de la collapsologie : le livre de Juganville l’emploie lui-même, à deux reprises significatives. À la page 301, dans une réflexion sur le rapport entre éthique et ontologie, le texte note que « la démesure de la violence destructrice lorsqu’une civilisation s’effondre montre que les limites de l’exploitation des hommes et des ressources sont dépassées » — la démonstration même que Servigne, Stevens et Cochet développent chacun à leur manière, sous une forme plus systématique et empirique. Le texte précise toutefois un point qu’il faut se garder de brouiller : « un effondrement ne remet pas en cause la compréhension des sens d’être ». L’effondrement, chez Juganville, n’est donc jamais une indifférenciation des sens d’être — ce n’est pas le nihilisme qui réduit les différences à néant, thème traité ailleurs dans cette série ; c’est un dépassement des limites de l’exploitation, une catastrophe d’ordre éthique et matériel, qui laisse la structure ontologique elle-même intacte. Plus loin, dans le chapitre sur la Production Totale, le texte va jusqu’à évoquer, parmi les mécanismes par lesquels ce régime traiterait les populations devenues « improductives », le fait de « laisser mourir parmi les effondrements déjà en cours » — une formule qui présuppose, comme un fait acquis plutôt qu’une hypothèse à discuter, que de tels effondrements ont déjà commencé. C’est un point de contact textuel réel, quoique ponctuel, avec le diagnostic central de ce courant — à condition de ne jamais confondre, comme le livre lui-même s’y refuse, l’effondrement et l’indifférenciation.
Une méthode qui mêle raison et intuition
Un point plus singulier mérite d’être signalé à propos de Servigne et Stevens : les auteurs revendiquent explicitement de ne pas s’en tenir à la seule raison scientifique, mais d’ouvrir la réflexion à l’intuition — un mode de connaissance qu’ils jugent nécessaire pour appréhender un phénomène aussi global que l’effondrement civilisationnel. C’est un geste de méthode assez éloigné de celui du livre de Juganville, qui reste attaché à la description phénoménologique rigoureuse de l’expérience ordinaire plutôt qu’à l’intuition comme mode de connaissance distinct de la raison.
Une limite, malgré tout
Comme pour le reste des sources rassemblées autour de la critique de la technique et de l’écologie dans cette série, il faut noter que ces quatre auteurs, aussi précis soient-ils sur les mécanismes systémiques de l’effondrement et sur les impasses de ses fausses sorties techniques, ne s’appuient jamais sur une ontologie construite à partir de l’expérience ordinaire elle-même. Ils restent sur le terrain des sciences empiriques, de la prospective et de l’éthique appliquée, sans jamais déployer, comme le fait la première partie du livre de Juganville, une structure positive équivalente aux six sens d’être.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie, reconstituées à partir des échos que le texte porte lui-même — citations, concepts ou structures argumentatives —, indépendamment de toute confirmation de l’auteur, ou au contraire grâce à ses indications.
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