Êtres et la privation
Le double silencieux de la réduction archi-ordinaire
À côté de la méthode la plus visible du livre — la réduction archi-ordinaire, ces situations extrêmes qui raréfient notre rapport à un sens d’être pour en révéler la structure —, un second procédé, plus discret mais tout aussi systématique, parcourt l’ouvrage de bout en bout : la privation.
Une méthode héritée d’Aristote, jamais nommée comme telle
La stérésis — la privation, l’un des trois principes du changement chez Aristote aux côtés de la matière et de la forme, développée dans la Physique et la Métaphysique — n’est jamais citée par son nom dans le livre. Mais son principe structure une bonne partie de la méthode descriptive, appliqué systématiquement à chaque sens d’être : comprendre ce qu’est une chose, un aliment, un animal, en examinant ce qui se passe quand on l’ampute de ce qui le caractérise en propre.
Une application aux trois compréhensions
Le chapitre 4 applique ce principe aux trois modalités du comportement ordinaire : l’anesthésie pour la compréhension perceptive, le silence pour la compréhension langagière, l’atonie ou la mélancolie pour la compréhension affective. Dans chaque cas, le livre insiste sur le même point : la privation n’est jamais une simple absence, un pur vide, mais une modalité active de la compréhension elle-même — perdre la parole reste encore une manière de dire quelque chose, faire silence reste une façon de communiquer.
Une application à chaque sens d’être
Le chapitre 6 reprend le même procédé pour chacun des six sens d’être : une chose cassée, un aliment avarié, un animal mort, un membre amputé. C’est en examinant ces cas-limites que le livre parvient à cerner, par contraste, ce que chaque sens d’être est positivement — la privation d’un membre révélant que nos membres ne sont jamais une pièce détachée mais une dimension de notre être-au-monde tout entier, la mort d’un animal révélant qu’il n’a jamais été, de son vivant, réductible à un pur mécanisme.
Le pendant exact de l’archi-ordinaire
Ce qui frappe, une fois ce fil suivi d’un bout à l’autre, c’est sa complémentarité avec la méthode la plus célèbre du livre. La situation archi-ordinaire raréfie un rapport à un sens d’être pour le rendre manifeste (la faim exacerbe le rapport à l’aliment) ; la privation, elle, le supprime purement et simplement pour obtenir le même résultat par la voie inverse (l’absence totale de nourriture, ou la disparition d’un membre, plutôt que sa rareté). Les deux méthodes travaillent en miroir, l’une par intensification, l’autre par soustraction — et c’est leur conjonction, plus que l’une ou l’autre isolément, qui permet au livre de cerner l’irréductibilité de chaque sens d’être depuis ses deux bords à la fois.
Cet article fait partie d’une série consacrée aux sources philosophiques de Introduction radicale à la philosophie*, reconstituées à partir d’une lecture attentive du texte, en l’absence de tout appareil de notes dans l’ouvrage publié.*